Understatement

Understatement

Litote

Fragonard Les hasards heureux de l'escarpolette

La litote est une figure de rhétorique qui consiste à déguiser sa pensée de façon à la faire deviner dans toute sa force. Autrement dit, caractériser une expression de façon à susciter chez le récepteur un sens beaucoup plus fort que n’aurait fait la même idée exprimée en toute simplicité. Sans perdre de vue que cette figure envoie comme un signal destiné à être amplifié et que son intensité dépendra de la personnalité du récepteur. Paradoxalement, elle est souvent confondue avec l'atténuation ou euphémisme car l'expression des deux figures est similaire; mais la litote « a une orientation de valeur inverse de celle de l'euphémisme, qui cherche à amoindrir l'information. »[1] L'effet de la litote est principalement produit soit par un vocabulaire « neutralisé », soit par la négation d’un contraire ou autre tournure de contournement. Enfin, pour résumer, par une expression indirecte de la pensée.

Le mot « litote » vient du grec λιτότης qui signifie « apparence simple, sans apprêts » et qui avait le sens rhétorique d’une figure par laquelle on laisse entendre plus qu’on ne dit.

Sommaire

Principe de la litote

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Voir « litote » sur le Wiktionnaire.

Exemples qui emploient comme la litote des formules décalées mais qui présentent des sens différents :

On reproche aux équipes de football françaises de jouer pour ne pas perdre
sens immédiat = les équipes veulent absolument gagner. Un amateur de ce sport comprendra qu’on leur reproche de trop défendre et de ne pas suffisamment prendre de risques à jouer l'offensive pour inscrire plus de buts.
C’est loin d’être tout faux !
= c’est absolument exact !
= ce n’est pas tout à fait exact mais il y a là tout de même des choses justes à considérer.
Il n’est pas complètement stupide.
= il est très intelligent !
= pas une lumière mais il faut reconnaître qu’il trouve à dire des choses intéressantes.

Les adverbes « tout » et « complètement » ont été ajoutés ici pour apporter plus facilement une nuance et simuler par écrit un contexte oral où le ton du locuteur décidera du sens à donner (ton enthousiaste ou conciliant, par exemple). À ce sujet, on se rappellera la fameuse équivoque familière: « Ce n’est pas même la moitié d’un imbécile ! » par laquelle on laisse malicieusement l’interlocuteur pencher vers un sens ou l’autre. Nous constatons que la différence sera faite selon l’impression donnée par l’émetteur. Familièrement, la forme la plus fréquente tourne justement autour de la négation d’une affirmation contraire et les exemples ci-dessus démontrent bien qu’il y aura soit une litote, soit une concession ou une modération du propos.

Litote et antiphrase

L’antiphrase est une figure qui feint de nier la réalité d’une chose qui ne peut l’être raisonnablement, pour mieux en accentuer le caractère d’exception. Elle se base sur la réaction prévue de l’interlocuteur qui n’ignorant pas la situation ne pourra en accepter la négation et rétablira l’affirmation sous-entendue.

« Comme ce lieu reflète l’ordre et la propreté », pour désigner une pétaudière insalubre.
« Nous voilà dans de beaux draps ! »

Pour signifier que la situation est devenue embarrassante (être dans de sales draps). Cette expression fait partie de la multitude d’antiphrases du langage courant. On remarquera d'ailleurs que cette expression est si usitée telle quelle qu'il nous serait difficile de la placer dans son sens positif. Il n’y a pas comme dans la litote un élargissement de sens à interpréter mais sa normalisation obligée. Sa spécificité touche essentiellement au domaine de la plaisanterie, de l’ironie ou de la désillusion.

Litote et dépréciation

« Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
Madame, pour un fils jusqu'où va votre amour; »

— Racine, Andromaque

Andromaque montre son refus de s'allier à son vainqueur, sa ferveur pour son seul fils, et anticipe même le succès amoureux d'Hermione pour mieux obtenir d'elle une aide pour désintéresser Pyrrhus.

Litote et atténuation

Exemple extrait d’une pièce de Bérénice

Antiochus (qui aime Bérénice en secret et doit se résigner à l’éloignement)

« ...Je pars, plus amoureux que je ne fus jamais. »

Bérénice
« Seigneur, je n'ai pas cru que dans une journée

Qui doit avec César unir ma destinée,
Il fût quelque mortel qui pût impunément
Se venir à mes yeux déclarer mon amant.
Mais de mon amitié mon silence est un gage:

J'oublie en sa faveur un discours qui m'outrage. »

— Racine

Le «ne pas croire » de Bérénice n’équivaut pas ici à une litote mais plutôt à une antiphrase car son incrédulité est feinte. Elle atténue l’expression de surprise scandalisée, qu’elle aurait été en droit de tenir, pour ne pas accabler davantage le pauvre Antiochus, amoureux sans espoir.
Le « J’oublie » est plus délicat à interpréter. On peut considérer d’abord cette expression comme un adoucissement (ou euphémisme) si on pense qu’Antiochus aurait pu être sévèrement réprimandé de son aveu inopportun. Ainsi traduit-on la réaction de la reine : mais non, il ne s’est rien passé ! (cf. : l’expression familière : Bon, je n’ai rien entendu !).
Le sens équivalent à « je pardonne » peut aussi très bien s’imposer et nous sommes alors plus proches de la litote. C'est-à-dire penser qu’après sa bévue, Antiochus comprend que la reine est sans agressivité et plutôt compatissante, et qu’il peut dès lors partir le cœur plus serein, se sachant pardonné par celle qu’il aime et épargné de tout ressentiment (le ressentiment, un comble pour un amoureux !).

Litote et métalepse

Deux expressions ressemblantes mais à sens différents :

«  J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs...  » Hugo, (Les Contemplations) Le dernier vers du poème «  Afin que je m'en aille et que je disparaisse. » ne laisse aucune autre option de compréhension et il y a bien la litote: « j'ai bien assez vécu » qui veut dire : « je suis las de vivre et je puis mourir ».


« Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine ! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine... »

— Chénier, Élégies


Le premier vers est parfois donné sans appel comme une atténuation pour édulcorer l'idée : elle est morte. Pourtant la litote n'est pas loin : avoir vécu est aussi avoir connu la vie. La prosodie du vers fait naître tout de suite un autre sentiment, que le corps du poème confirme : il se dessine au fil des vers la nostalgie d'un appétit de vivre, d'un destin plein de promesses tragiquement coupé.
«  ... étonnée et loin des matelots,

Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Hélas ! chez ton amant tu n'es point ramenée,

Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée,... »
Elle est morte mais elle avait tout pour vouloir vivre encore...

Litotes classiques


La litote suivante est sans ambiguïté:


« Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
Que le chien de Jean de Nivelle,  »

La Fontaine (Le Faucon et le Chapon)


la négation indique avec force que le chien était loin d’être « bête » et qu’il s’est comporté en chien prudent et finaud.


Autre exemple de litote cité par Fontanier


« Iphigénie

Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,

Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m' avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance
Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense,
Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis
Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, »

— Racine (Iphigénie, Acte IV, scène IV)


« Ne pas souhaiter perdre la vie ! » traduit bien la répulsion que la jeune, belle et comblée Iphigénie oppose au dessein de son père obnubilé par son expédition contre Troie et prêt à sacrifier jusqu’à sa fille.


Exemples de litotes passées en expressions courantes


Comme pour toutes les expressions devenues triviales, l’impact s’est affaibli:


Vous n’êtes pas sans savoir
= vous savez absolument, vous ne pouvez pas nier que.


Voilà une chose qui n’est pas sans rappeler.....
= c’est exactement la même chose qui arrive


Cas d’une litote dépendant de la personnalité de l’émetteur

« J’aimerais pouvoir dire qu’ils sont moins bons. »

On pourrait en conclure absolument: « je constate qu’ils sont trop forts » !


Avec le contexte, le sens est contrasté. Texte original: (extrait d’un site infos)

« Enfin, le créateur de Linux (Linus Torvalds) a estimé que la machine était désormais lancée et pouvait très bien fonctionner sans lui : s’il devait partir; ce qu’il ne compte pas faire pour le moment. Selon lui, d’autres peuvent très bien reprendre le flambeau, avant d’ajouter avec humour: «J’aimerais pouvoir dire qu’ils sont moins bons.  » Nous avons récupéré le comparant: « moins bons que moi ». Torvalds fait mine d’être jaloux mais pour mieux se montrer satisfait de ses collaborateurs et potentiels successeurs. Les élèves vont sans doute dépasser l’œuvre du maître, lequel fait dans le même temps un clin d’œil: il se pourrait même, tant ils sont bons, que l’on finisse par m’oublier !

Autres cas de litotes

Litotes par allusion ou « sous-entendu »

« Les femmes les plus vertueuses ont en elles quelque chose qui n'est jamais chaste. Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée. [2]. »


La litote pourrait bien apparaître parfois comme ce que les Anglo-saxons nomment l’« understatement » Elle joue sur le décalage du point de vue et l'humour est une des ses composantes. La langue française assimile très bien ce procédé que l’on retrouve fréquemment dans les feuilletons américains.


Le docteur Mc Coy (Star Trek) fait une succession de compliments très flatteurs à une collaboratrice qui lui répond avec humour: « Vous n’avez rien d’autre à ajouter ? » La dame n’attend pas vraiment une suite mais signifie par là que les compliments l’ont beaucoup touchée, tout en les trouvant excessifs à son égard.


Litote et syllepse


Dans Pretty Woman, Édouard qui vient de quitter Viviane après une belle soirée passée ensemble mais sans avoir encore décidé franchement de la suite de leurs relations, remet l’écrin du collier de diamants au directeur de l’hôtel pour qu’il le remette à la bijouterie qui l’avait prêté. Le directeur le réceptionne et lui dit : « Il est difficile de se séparer d’une chose si belle ! » Edouard n’est pas directement concerné par le collier mais le jeu de mots sur la « chose si belle » lui rappelle brusquement la belle porteuse et une liaison à laquelle il est finement invité à donner une suite ou une fin.



Litote et charientisme


Ce mot « charientisme » a pratiquement disparu du vocabulaire. Il désigne une ironie gentille en opposition à l'ironie sarcastique et que la litote soutient très bien:


«  Si vous continuez à m'adressez de telles œillades, Mademoiselle, je ne vais pas tarder à tomber sous le charme. »


« Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous touchez. » Molière, (Le Bourgeois gentilhomme, A 4, sc 1)



Litotes comme ressort dramatique (théâtre)

La litote est une figure scéniquement très employée pour promouvoir des sentiments dont l’expression directe serait par trop conventionnelle.


Exemple dans l’opéra Turandot (Puccini)


« Signore, ascolta » est un air célèbre chanté par Liù, servante tombée amoureuse de son maître Calaf lorsqu’un jour celui-ci lui a souri. Elle veut le dissuader de vouloir conquérir le cœur de Turandot. Son chant douloureux se termine ainsi : et si vous mourriez [dans l’épreuve mortelle imposée par Turandot], le père perdrait un fils et, moi, le reflet d'un sourire.


« Ei perdera suo figlio...
Io l'ombra d'un sorriso! »


La cause proclamée pour l’effet ! C’est une métalepse par métonymie. Contrairement au spectateur, Calaf pris par une passion folle ne devine pas à ces mots l’amour secret et ardent de Liù, qui ne lui sera révélé que lorsqu'elle se sera sacrifiée pour lui.


Quiproquo d'une scène de comédie


On ne peut ignorer la scène 6 de l’acte II des Plaideurs de Racine qui est un modèle de litote à répétition.
Isabelle a fait croire à son père Chicanneau que le billet doux qu’elle vient de recevoir puis de soustraire à sa lecture en le déchirant brusquement était un exploit d’huissier qu’elle a méprisé. Léandre, amoureux qui vient de se déclarer par ledit billet ne sait pas encore si ce dernier a été bien accueilli. Il est déguisé en commissaire intervenu avec l’intimé (l’huissier) et cela va lui permettre de la questionner avec une intention secrète qu’un tiers comme Chicanneau ne décèlera pas. Le spectateur comprend la véritable signification des propos de Léandre tandis qu’Isabelle ne va la découvrir qu’au cours du dialogue.


Chicanneau

Hé ! Je n y pensais pas.
Prends bien garde, ma fille, à ce que tu diras.

Léandre

Là, ne vous troublez point. Répondez à votre aise.
= soyez franche avec moi
On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise.
= je suis là pour vous séduire
N'avez-vous pas reçu de l'huissier que voilà
Certain papier tantôt ?

Isabelle

Oui, monsieur.

Chicanneau

Bon cela.

Léandre

Avez-vous déchiré ce papier sans le lire ?

Isabelle

Monsieur, je l'ai lu.

Chicanneau

Bon.

Léandre

Continuez d écrire.
Et pourquoi l'avez-vous déchiré ?

Isabelle

J'avais peur
Que mon père ne prît l'affaire trop à cœur,
Et qu'il ne s'échauffât le sang à sa lecture.
(Isabelle prend donc le billet à son compte)

Chicanneau

Et tu fuis les procès ? C'est méchanceté pure.

Léandre

Vous ne l'avez donc pas déchiré par dépit,
Ou par mépris de ceux qui vous l'avaient écrit ?

Isabelle

Monsieur, je n'ai pour eux ni mépris ni colère.
= Isabelle indique clairement que la lecture du billet lui a fait le plus grand plaisir et qu’elle n’est pas insensible aux vœux de Léandre. C’est la litote la plus efficace du dialogue

Léandre

Écrivez.


À partir de là, Léandre va boire du petit lait en faisant à mots couverts s’affirmer les sentiments d’Isabelle
et autant dire que s’ils sont transcrits sur papier (Écrivez !) les propos de cette dernière demeureront gravés
dans son cœur pour ne pas être oubliés de sitôt !


Chicanneau

Je vous dis qu'elle tient de son père :
Elle répond fort bien.

Léandre

Vous montrez cependant
Pour tous les gens de robe un mépris évident.

Isabelle

Une robe toujours m’avait choqué la vue ;
Mais cette aversion à présent diminue.
= Léandre se révèle donc séduisant et de beaucoup d’esprit

Chicanneau

La pauvre enfant ! Va, va, je te marîrai bien,
Dès que je le pourrai, s'il ne m'en coûte rien.

Léandre

À la justice donc vous voulez satisfaire ?
= vous avez donc agréé mon billet ?

Isabelle

Monsieur, je ferai tout pour ne vous pas déplaire.
= je veux y répondre de tout mon cœur

L'intimé

Monsieur, faites signer.

Léandre

Dans les occasions
Soutiendrez-vous au moins vos dépositions ?
= vous ne changerez pas de sentiment ?

Isabelle

Monsieur, assurez-vous qu'Isabelle est constante.
= je suis fidèle en amour

Léandre

Signez. Cela va bien : la justice est contente.
= j’ai la réponse que je souhaitais
Çà, ne signez-vous pas, monsieur ?

Chicanneau

Oui-da, gaîment,
À tout ce qu'elle a dit, je signe aveuglément.

Autres exemples

Litote par pronomination


Dans Phèdre (Racine), le protagoniste amène par un portrait moral à faire penser à un autre qui est scandaleux. Faire ainsi deviner plus fort que ce qui est dit. En réalité, c’est le spectateur qui profite de l’écart entre l’apparence conventionnelle du propos et sa signification profonde et plus abrupte.


Voici l’exemple où par des allusions diffuses le propos est voilé pour le personnage antagoniste de la scène mais déployé dans toute sa force pour l’entendement du spectateur.


Phèdre

Dieux ! Que ne suis-je assise à l'ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,
Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière ?
Hypallage : noble poussière= soulevée par le fils du roi, Hippolyte
Métonymie : Hippolyte, on l’a appris, est un fervent conducteur de char


Œnone

Quoi, madame ?


Dans cette sorte de situation, la confidente peut être complice ou ignorante; si elle devine, c’est la crainte de l’imprudence ou bien l’indignation. Cependant, lors de cette scène, Œnone n’est pas encore avertie et seul le spectateur ressent à travers ces simples mots la puissance de l’évocation.


Entrevue de Phèdre et d’Hippolyte


Débute alors une sorte de syllepse où l’image de l’époux va être transposé peu à peu en celle de l’amant potentiel.


Phèdre

Que dis-je ? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux.
Je le vois, je lui parle ; et mon cœur... Je m'égare,
Seigneur, ma folle ardeur malgré moi se déclare.

Hippolyte

Je vois de votre amour l'effet prodigieux.
Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux;
Toujours de son amour votre âme est embrasée.

Hippolyte n’est pas encore prêt à saisir l’allusion; Phèdre doit continuer

Phèdre

Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage,

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

Hippolyte

Dieux ! Qu’est-ce que j’entends ? Madame…
Hippolyte, à travers l'évocation de l'aventure de son père (les deux derniers vers), vient de rétablir le sens du récit, c’est le choc ! La litote est rompue. Il devra être vite « détrompé » par Phèdre qui voit qu’elle est allée trop loin.


Litote par annomination


Faire penser à un mot par un ou plusieurs mots ‘paronomastiques’ (sonorités approchantes) ou par un ou plusieurs sens approchants. [3]


Exemple proposé par Molinié

« Si que me voilà seul à présent, morne et seul,

Morne et désespéré, plus glacé qu'un aïeul,
Et tel qu'un orphelin pauvre sans sœur aînée.
O la femme à l'amour câlin et réchauffant,
Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,

Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant! »

— Verlaine (Poèmes saturniens, « Vœu »)

En opposition avec « plus glacé qu’un aïeul », « réchauffant » peut facilement se prolonger en « réconfortant, revivifiant », voire « re-vit-alisant. »


Cas tout de même subtil où il faut une certaine attention et une culture certaine pour saisir l’allusion de Verlaine si on n’ignore pas qu’il fut poète souvent scabreux et de surcroît compagnon intime de l’auteur des Remembrances du vieillard idiot.


Ce procédé est fréquent chez certains auteurs où la litote est un masque contre la censure ou la bienséance. Cette strophe comporte elle-même d’autres mots à sens caché, si on se réfère au glossaire zutiste.


Certains mots conservent sous un aspect modéré un sens fort. Ce sont principalement des mots édulcorés mais qui couvrent une connotation sexuelle (la sexualité est une constante vivace): « baiser » est l'exemple type du verbe qui a d'abord contourné le sens de "posséder sexuellement" et qui, sous d'autres mœurs, est devenu un synonyme pleinement évocateur. Il agit même en extension : tromper, berner, tous des sens qui acquièrent une nuance péjorative d'humiliation, de rancune, etc.


Litote et style


Henri Morier rappelle que par extension le styliste parle de litote pour caractériser une manière d'écrire serrée, où l'adjectif et l'adverbe se font rares, où le simple est mis pour le composé, le positif pour le superlatif. Recours donc à l'ellipse, à la phrase nominale, sans périphrase ni hyperbole. Laconisme, sobriété, dire beaucoup en peu de mots, en restant en deçà de la substance à exprimer. Style dépouillé, rigoureux, dense et serré.

On retrouve ce sens dans un hebdomadaire d'informations:

Aujourd'hui, ils vivent une paix de plus en plus armée. « Je ne remarque pas de tension supérieure à celle que j'ai pu observer chez leurs prédécesseurs », dit avec son habituel sens de la litote et un flegme inébranlable le conseiller social...

Selon un mot connu, on peut considérer que la langue française classique est à elle-même une litote. La litote comme esprit d’écriture a été surtout le style d’une époque (XVIIe siècle et XVIIIe siècle) certes révolue mais qui a été déterminante pour la formation de la langue sur laquelle elle a laissé une empreinte qui subsiste aujourd’hui.

Notes

  1. Molinié: Dictionnaire de rhétorique, p.207
  2. La Pléiade 1979, t.IX, p.1168
  3. sorte d’allusion chez Henri Morier.

Sources

  • Henri Morier: Dictionnaire de poétique et de rhétorique, PUF, 1975
  • Pierre Fontanier: Les figures du discours, Flammarion, 1977.
  • Georges Molinié: Dictionnaire de rhétorique, LGF, 1992.
  • Michèle Aquien: Dictionnaire de poétique, LGF, 1993.

Bibliographie

Bibliographie des figures de style

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Les Belles Lettres, coll. « Bude Serie Latine », Paris, 1989, 392 p. (ISBN 2251012028) 
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique Françoise, A. Wechel, Paris, 1557 
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des diferens sens dans lesquels on peut prendre un mème mot dans une mème langue, Impr. de Delalain, 1816, 362 p..
    Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux. Disponible en ligne
     
  • Pierre Fontanier, Les figures du discours, Flammarion, Paris, 1977 (ISBN 2080810154) 
  • Patrick Bacry, Les figures de style : et autres procédés stylistiques, Belin, coll. « Collection Sujets », Paris, 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8 (br.)) 
  • Bernard Dupriez, Gradus,les procédés littéraires, 10/18, coll. « Domaine français », Paris, 2003, 540 p. (ISBN 2264037091) 
  • Catherine Fromilhague, Les figures de style, Armand Colin, coll. « 128 Lettres », Paris, 2007 (ISBN 978-2-2003-5236-3) 
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui », Paris, 1996, 350 p. (ISBN 262531-3017-6) 
  • Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Presses Universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires », Paris, 1998 (ISBN 2130493106) 
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Armand Colin, Paris, 2001, 16×24 cm, 228 p. (ISBN 9782200252397) 
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Presses Universitaires de France, coll. « Premier cycle », Paris, 1991, 15 cm × 22 cm, 256 p. (ISBN 2-13-043917-9) 
  • Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Honoré Champion, Hendrik, 2005, 533 p. (ISBN 978-2745313256) 


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