Alienor

Alienor

Aliénor d'Aquitaine

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Aliénor dAquitaine, détail
Aliénor d'Aquitaine et Louis VII

Aliénor dAquitaine (dite également Éléonore de Guyenne), née en 1122 ou 1124[1] et morte le 31 mars ou le 1er avril 1204[2], à Poitiers[3],[4], est une reine de France, puis dAngleterre.

Duchesse dAquitaine, elle occupe une place centrale dans les relations entre les royaumes de France et dAngleterre au XIIe siècle : elle épouse successivement le roi de France Louis VII, puis le futur roi dAngleterre, Henri II, renversant le rapport des forces en apportant ses possessions à lun puis à lautre des deux souverains. En tenant une cour fastueuse sur ses terres d'Aquitaine, elle favorise l'expression poétique des troubadours en langue d'oc. À la fin de sa vie, elle joue un rôle politique important dans lOccident.

Sommaire

Lhéritière dAquitaine

Armes du duché de Guyenne,
De gueules, au léopard d'or

Aliénor d'Aquitaine est la fille aînée de Guillaume X, duc dAquitaine, lui-même fils de Guillaume IX le Troubadour, et dAénor de Châtellerault, fille de de Châtellerault, un des vassaux de Guillaume X.
Aliénor, « l'autre Aénor » en langue d'oc, est ainsi nommée en référence à sa mère Aénor. Le prénom devient Éléanor en langue d'oïl.

Elle reçoit l'éducation soignée d'une femme noble de son époque à la cour dAquitaine, lune des plus raffinées du XIIe siècle, celle qui voit naître lamour courtois (le fin amor), entre les différentes résidences des ducs dAquitaine : Poitiers, Bordeaux, le château de Belin elle serait née, soit encore dans un monastère féminin[5]. Elle apprend le latin, la musique et la littérature, mais aussi à monter à cheval et à chasser.

Elle devient lhéritière du duché d'Aquitaine à la mort de son frère Guillaume Aigret, en 1130[6]. Lors de son quatorzième anniversaire (1136), les seigneurs dAquitaine lui jurent fidélité. Son père meurt à trente-huit ans (1137), le Vendredi saint lors dun pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle. Elle épouse alors lhéritier du roi de France Louis VI, le futur Louis VII. Deux versions sur la conclusion de ces noces sont possibles : soit, craignant que sa fille soit enlevée (et épousée) par un de ses vassaux ou de ses voisins, le duc Guillaume avait proposé au roi de France, avant de mourir, dunir leurs héritiers, soit le roi fait jouer la tutelle féodale que le suzerain détient sur l'orpheline héritière d'un de ses vassaux, et la marie à son fils[7] (voir mariage oblique). Le domaine royal s'accroît de ces terres entre Loire et Pyrénées ; mais le duché dAquitaine nest pas rattaché à la Couronne, Aliénor en reste la duchesse. L'éventuel fils aîné du couple sera titré roi de France et duc dAquitaine, la fusion entre les deux domaines ne devant intervenir quune génération plus tard.

Les noces ont lieu le 25 juillet 1137 à Bordeaux entre Aliénor et le futur roi de France Louis VII. Comme de coutume, les festivités de mariage durent plusieurs jours, au palais de lOmbrière à proximité de Bordeaux, et se répètent tout au long du voyage vers Paris. La nuit de noces a lieu au château de Taillebourg, et les époux sont couronnés ducs dAquitaine à la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers (aujourdhui remplacée par une cathédrale gothique) le 8 août[8]. Ils apprennent la mort du roi Louis VI quelques jours plus tard, pendant leur voyage.

La reine de France

Contre sceau de Louis VII en duc d'Aquitaine.

Aliénor est couronnée reine de France à Noël 1137 à Bourges (son époux avait déjà été sacré du vivant de son père, à lâge de neuf ans, mais il est recouronné sous le nom de Louis VII). Très belle[9], mais froide et réservée, desprit libre et enjoué, Aliénor déplaît à la cour de France, elle est critiquée pour sa conduite et ses tenues jugées indécentes, tout comme ses suivantes et tout comme une autre reine de France venue du Midi un siècle plus tôt, Constance dArles. Ses goûts luxueux (des ateliers de tapisserie sont créés, elle achète beaucoup de bijoux et de robes) étonnent. Les troubadours quelle fait venir ne plaisent pas toujours : Marcabru est renvoyé de la cour pour avoir chanté son amour pour la reine.

Certains historiens attribuent ces critiques à linfluence quelle aurait sur le roi. Celle-ci est difficile à démontrer selon l'historien Edmond-René Labande[10]. Le jeune couple (ils ont tous deux moins de vingt ans) prend plusieurs décisions jugées inconsidérées :

  • après la constitution de Poitiers en commune par ses habitants, la ville est prise sans effusion de sang par Louis VII, qui exige que les principaux habitants lui livrent leurs fils et filles en otage[11] ; labbé Suger intervient pour le faire renoncer à cet acte ;
  • après cette intervention de Suger sur le duché de la jeune reine, celle-ci lécarte du conseil ;
  • Louis VII soumet Guillaume de Lezay, qui avait refusé lhommage à Poitiers ;
  • dans une expédition sans lendemain en 1141, il tente de conquérir Toulouse, sur laquelle Aliénor estimait avoir des droits (de sa grand-mère Philippe de Toulouse) ; pour le remercier, Aliénor lui offre un vase taillé dans un bloc de cristal, monté sur un pied dor et orné de pierreries et de perles ; visible encore aujourdhui au Louvre, ce vase avait été donné à son grand-père par le roi de Saragosse Imad al-Dawla ;
  • elle pousse le roi à faire dissoudre le mariage de Raoul de Vermandois, pour que sa sœur Pétronille d'Aquitaine, amoureuse, puisse lépouser, ce qui causa un conflit avec le comte de Champagne, Thibaut IV de Blois, frère de l'épouse délaissée.

Au cours de ce conflit avec Thibaut IV de Blois, en janvier 1143, la ville de Vitry-en-Perthois est prise, et léglise dans laquelle sétaient réfugiés ses habitants incendiée. En 1146, le pape Eugène III jette l'interdit sur le royaume de France. Profondément marqué par le drame de Vitry-en-Perthois et la sanction papale qui touche le royaume, Louis VII, dont l'épouse vient de lui donner une fille, annonce à Bourges, lors d'une assemblée tenue le 25 décembre 1145, qu'il participera à la deuxième croisade avec son épouse Aliénor.

Deux filles sont nées du mariage avec Louis VII :

Durant toute cette période, lanalyse des chartes montre une assez faible implication dAliénor dans le gouvernement : elle est pour légitimer les actes[12].

La deuxième croisade

Article détaillé : Deuxième croisade.

Elle invite le troubadour Jaufré Rudel à la suivre lors de la deuxième croisade, et emmène avec elle toute une suite, avec de nombreux chariots. Augmentée des épouses des autres croisés, la croisade française se trouve encombrée dun interminable convoi qui la ralentit. La découverte de lOrient, avec ses fastes et ses mystères, fascine Aliénor et rebute Louis.

Les causes de discorde entre les deux époux sajoutent aux difficultés du voyage :

  • la bataille du mont Cadmos, limprudence dun de ses vassaux manque de causer la perte de la croisade ;
  • les manquements des Byzantins (qui leur cachent dabord que les Allemands ont été battus, puis ne leur fournissent pas les navires promis) ;
  • les retrouvailles avec son oncle Raymond de Poitiers, qui accueille les croisés mais ne reçoit aucune aide de leur part ;
  • léchec calamiteux de la croisade ;

Tout cela provoque, avec linfidélité supposée d'Aliénor (voir plus bas), une rupture entre les deux époux. Ils reviennent séparément en bateau jusquen Italie. La nef dAliénor est prise dans une bataille navale entre Roger II de Sicile et lempereur Manuel Comnène : elle tombe aux mains des Byzantins, avant dêtre aussitôt délivrée par les Normands de Sicile[13]. Elle aborde à Palerme, puis rejoint Louis VII en Calabre, il a débarqué le 29 juillet. Après un arrêt à une maladie dAliénor[14], ils remontent ensuite vers la France. Le pape Eugène III à labbaye du Mont-Cassin, puis Suger (par lettres interposées), réussissent à les réconcilier. Une fille leur naît dailleurs l'année suivante. Cependant, le désaccord ressurgit à lautomne 1151. Début 1152, le couple relève les garnisons royales présentes dans le duché d'Aquitaine[15]. Enfin, le mariage est annulé le 21 mars 1152 par le synode de Beaugency, pour motif de consanguinité aux 4e et 5e degrés (à strictement parler le divorce[16] n'existe pas à l'époque).

Lincident dAntioche et la « légende noire[17] » de la reine Aliénor

Raymond de Poitiers accueillant Louis VII à Antioche, d'après une enluminure de Jean Colombe pour Les Passages d'oultre mer de Sébastien Mamerot, vers 1473-1474.

Les événements dAntioche, ramenés à limportance dun incident par Jean Flori, ont depuis presque neuf siècles suscité une abondante littérature : cette infidélité dAliénor (dont tous les historiens ne sont pas convaincus) a non seulement des conséquences graves sur lhistoire politique, mais son rapport par les chroniqueurs nous en apprend beaucoup sur les mentalités de lépoque, et cet épisode est devenu depuis un enjeu pour les historiens, toujours controversé[18].

En chemin, la croisade sarrête dix jours[19] à Antioche : elle y est accueillie par Raymond de Poitiers, oncle dAliénor, prince dAntioche. Il est certain quAliénor et Raymond de Poitiers sentendent à merveille et passent beaucoup de temps ensemble. Des soupçons naissent sur la nature de leurs relations et une dispute éclate entre Louis VII et Aliénor. Celle-ci rappelle alors à son époux leur degré de consanguinité[20], et quelle pourrait donc demander lannulation de leur mariage. De nuit, Louis VII quitte Antioche, forçant Aliénor à le suivre.

Plusieurs chroniqueurs[21] évoquent laffaire, tout en écrivant quil vaut mieux ne pas en parler, signe quelle est connue de tous et de nature à porter atteinte à la réputation de certains contemporains. Parmi les chroniqueurs les mieux placés, Eudes de Deuil choisit darrêter son récit juste avant larrivée du couple royal à Antioche. Jean Flori interprète ce silence comme un désir de ne pas nuire au roi[22]. Une lettre de Suger[23] à Louis VII évoque elle aussi des troubles graves dans le couple. Guillaume de Tyr donne lui une explication politique : Raymond de Poitiers aurait tenté de manipuler la croisade pour lorienter vers le siège dAlep et de Césarée, et aurait manipulé Aliénor pour quelle influence le roi. Cette trahison politique dAliénor doublerait donc la trahison matrimoniale. Aliénor est, pour lui, une « poupée manipulée », sans volonté[24], ce qui est une des deux manières principales dont elle a été représentée (avec la figure de la nymphomane). Les historiens ont aujourdhui complètement abandonné les accusations de nymphomanie et celles qui lui sont liées[25].

Quant à linfidélité de la reine, elle nest pas impensable au XIIe siècle : parmi les exemples de l'Histoire, le plus proche est celui de Marguerite, épouse dHenri le Jeune et maîtresse de Guillaume le Maréchal. Le contexte de la croisade aggrave encore la sensibilité à ce qui touche la sexualité : Jean Flori note que, en arrière-plan, la sexualité au cours de la croisade, même légale, était déjà jugée de façon défavorable : sans évoquer Aliénor, plusieurs contemporains attribuent léchec de la deuxième croisade aux fautes morales des croisés. La même explication est donnée pour léchec de celle de 1101 (celle de Guillaume le Troubadour)[26].

Sur cet incident, une infidélité qui paraît acquise aux contemporains[27], et même bien avant la mort dAliénor[28], les chroniqueurs brodent assez rapidement : Hélinand de Froidmond, dans sa Chronique universelle, comme Aubri de Trois-Fontaines, affirment quelle se conduisit plus en putain quen reine. Le but est ici politique : mettre en valeur la vertueuse dynastie capétienne et justifier leur suprématie sur un lignage Plantagenêt immoral[29]. Avant la fin du Moyen Âge, lévènement est grossi et transformé : on identifie lamant avec Raoul de Faye, un sarrasin, voire avec Saladin (enfant à lépoque). Lépisode de la maîtresse dHenri II, Rosemonde, se greffant -dessus (rumeur dempoisonnement sur ordre dAliénor), certains chroniqueurs lui prêtent une liaison avec lévêque de Poitiers Gilbert de la Porrée ( vers 1076[30]), avec le connétable dAquitaine Saldebreuil, etc.

Pour Jean Flori, il a pu se passer deux choses :

  • soit Aliénor a effectivement eu des relations incestueuses avec son oncle, et a voulu ensuite rester avec lui, au point de ne pas craindre de se séparer de son époux ;
  • soit les croisés se sont trompés dans leur appréciation du sentiment qui unissait Raymond de Poitiers et Aliénor dAquitaine, ce qui donne une Aliénor très hardie osant évoquer la dissolution du mariage.

Dans les deux cas, lélément primordial est cette évocation dune possibilité dannulation du mariage à linitiative de lépouse[31], et qui a forcément être préméditée[32]. Ce faisant, cest elle qui décide de la rupture du mariage, chose impensable dans lunivers mental masculin dalors : cest pratiquement elle qui répudie son mari.

Il est difficile de trancher sur la réalité de ladultère, comme Jean Flori sinterdit de le faire :

« On peut (…) penser que les soupçons de Louis VII étaient justifiés, comme lont fait la plupart des chroniqueurs dès que lincident a été narré, ou au contraire estimer que lintimité très naturelle de loncle et de sa nièce fut à tort jugée coupable par les trop austères chevaliers et prélats du Nord qui exigeaient dune reine un comportement plus strict, au point de suspecter sa vertu et de conseiller au roi, agacé de ces rumeurs, de lentraîner avec lui sans tarder. Dans ce cas, comme le fait remarquer Jean de Salisbury, laccent doit être porté sur la demande de rupture formulée par la reine pour motif de consanguinité[33]. »
« Au demeurant, la réalité de ladultère importe peu (…). Ce qui est très important (…) cest le fait (…) que les contemporains dAliénor ont réellement cru quelle était une reine luxurieuse et (pis encore !) une reine nhésitant pas à prendre linitiative de la rupture[34] »

La reine dAngleterre

Mariage avec le futur roi Henri II dAngleterre

Royaume de France après le mariage avec Henri de Plantagenet

Après lannulation du mariage, elle rentre immédiatement à Poitiers et manque dêtre enlevée deux fois en route par des nobles qui convoitent la main du plus beau parti de France : le comte Thibaud V de Blois et Geoffroi Plantagenêt. Elle échange quelques courriers avec Henri Plantagenêt aperçu à la cour quelques semaines plus tôt[réfnécessaire] et, le 18 mai 1152, six semaines après l'annulation de son premier mariage, elle épouse à Poitiers ce jeune homme fougueux, futur roi d'Angleterre, de onze ans son cadet et qui a le même degré de parenté avec elle que Louis VII. Le 19 décembre 1154, ils sont couronnés roi et reine dAngleterre par Thibaut du Bec, archevêque de Cantorbéry[35]. Dans les treize années qui suivent, elle lui donne cinq fils et trois filles :

Durant les deux premières années de ce mariage, Aliénor affirme son autorité. Mais rapidement, cest Henri II qui prend les décisions ; cinq grossesses les sept premières années la tiennent peut-être à distance. En tout cas, elle le suit au cours de ses voyages s'il a besoin delle, le représente quand il ne peut se déplacer (à Londres fin 1158 et en 1160), sinon elle est tenue plus souvent dans les domaines Plantagenêt que dans les siens. Après 1154, tous ses actes sont soit précédés dune décision du roi dAngleterre, soit confirmés ensuite par lui[39]. Malgré sa réputation de femme légère, forgée a posteriori par des chroniqueurs, Aliénor est excédée par les infidélités de son mari. Ainsi, son premier fils Guillaume et un bâtard dHenri sont nés à quelques mois décart ; Henri eut beaucoup dautres bâtards tout au long de leur mariage. Elle obtient néanmoins pour lun dentre eux, Geoffroy, en 1191, larchevêché d'York du pape Célestin III [40].

Les accords de Montmirail et la difficulté de maintenir sa domination sur un ensemble aussi vaste et hétérogène poussent Henri II à une réforme dynastique. En 1170, Richard est proclamé duc d'Aquitaine et Aliénor gouverne son duché en son nom. Elle sétablit à Poitiers et y crée la Cour damour, dont quelques règles ont été rédigées par André le Chapelain (ou Andreas Capellanus) (voir plus bas). Tout comme avec Louis VII, elle nagit que très peu politiquement[41].

Aliénor est horrifiée par l'assassinat de Thomas Becket dans sa cathédrale de Cantorbéry en Angleterre.

La mécène

Les historiens ont longtemps attribué à Aliénor dAquitaine un rôle important de mécène, notamment auprès des troubadours, ayant été formée à lexemple de ses père et grand-père. Cette vision a été radicalement remise en cause récemment par K. M. Broadhurst : en effet, en regardant en détail les œuvres auparavant considérées comme commandées ou dues au patronage dAliénor, très peu comportent une mention de cette commande. De plus, en se fondant sur le fait que le seul troubadour présent dans les chartes au même endroit qu'Aliénor est Arnaut-Guilhem de Marsan, coseigneur de Marsan (Landes) lors d'un plaid tenu à Bordeaux, lexistence même de ces cours poétiques est remise en cause[42]. Arnaut-Guilhem de Marsan était l'auteur d'un célèbre (au Moyen Âge) Ensenhamen de l'escuder, un guide qui expliquait comment se comporter en bon chevalier.

Il affirme également que ces cours d'amour sont des inventions d'André le Chapelain qui poursuivait peut-être des buts politiques en voulant discréditer Aliénor. Il était en effet un clerc du roi de France Philippe Auguste, fils de Louis VII, et son ironie à légard dAliénor est évidente[43], de même quil na jamais fréquenté sa cour.

Cependant, on peut attribuer la commande dune traduction de Monmouth[44] à Wace, quil enrichit et en fait son Roman de Brut, qui lui est probablement dédicacé ; cest une œuvre importante de 15 000 vers, qui a au moins recevoir un encouragement ou une incitation princière. On peut joindre à cette attribution a minima lHistoire des ducs de Normandie, par Benoît de Sainte-Maure[45]. Dun autre côté, sans quon puisse attribuer lorigine dœuvres à des commandes royales, un certain nombre ont certainement été composées en leur honneur, ou dans le but de leur plaire, ou ont valoir à leur auteur une généreuse récompense. Enfin, le prestige du couple est tel quil est présent dans la littérature contemporaine : dans les années 1150, un trouvère anonyme, originaire de lAngoumois, refait la geste de Girart de Roussillon, en glissant plusieurs allusions à Aliénor dAquitaine[46]. Plus tard, en 1155, le Normand Benoît de Sainte-Maure ne la nomme pas, mais fait son éloge dans son Roman de Troie, manière de dédicace[47] ; de même, il chante les louanges du couple royal deux fois dans la Vie de saint Édouard[48]. Le troubadour Bernard de Ventadour, quelle accueille à sa cour en 1153[49], lui dédicace l'une de ses chansons en la surnommant « la duchesse de Normandie ». Quand elle règne à Poitiers, elle ouvre une cour lettrée, y accueillant entre autres sa fille Marie de Champagne (protectrice de Chrétien de Troyes)[50]. De même, Barking et Philippe de Thaon lui dédient des œuvres[51].

En 1162, à sa demande, commencent les travaux dune nouvelle cathédrale à Poitiers[52].

Il apparaît donc que la cour Plantagenêt protège les artistes, et que lépoque connaît une importante floraison littéraire, qui pénètre très peu à la cour de France[53]. Malgré cela, Henri II tient probablement un rôle important dans le patronage des artistes : il commissionne dans les années 1160 la rédaction du Roman de Rou[54], conjointement à Aliénor[55].

La révolte de 1173-1174 et les quinze ans de captivité

Article détaillé : Révolte de 1173-1174.

En 1173, elle trame le complot qui soulève ses fils Richard, Geoffroy et Henri le Jeune contre leur père, Henri II[56]. Cette révolte est soutenue par Louis VII, le roi dÉcosse Guillaume Ier, ainsi que les plus puissants barons anglais. Aliénor espère lui reprendre le pouvoir mais, lors d'un voyage, elle est capturée et Richard finit par rallier son père.

Aliénor est emprisonnée pendant presque quinze années, dabord à Chinon, puis à Salisbury, et dans divers autres châteaux dAngleterre. Dans un premier temps, Henri II tente de faire dissoudre le mariage (jusquà la mort de Rosemonde de Clifford), mais le cardinal Ugucione, nonce apostolique, lui oppose une fin de non-recevoir[57].

En 1183, Henri le Jeune, endetté et auquel son père refuse la Normandie, se révolte à nouveau. Il tend un guet-apens à son père à Limoges, soutenu par son frère Geoffroy et par le roi de France Philippe Auguste. Mais il échoue, et doit subir un siège à Limoges, puis senfuir. Il erre ensuite en Aquitaine, et meurt finalement de dysenterie. Mais avant de mourir, il a demandé à son père, le roi Henri II d'Angleterre, de libérer sa mère. De même, en 1184, Henri le Lion et son épouse Mathilde d'Angleterre intercèdent auprès dHenri II, et la captivité dAliénor sadoucit. Pour la Pâques 1185, il la fait revenir sur le continent lors de la nouvelle révolte de leur fils Richard (Cœur de Lion), fils préféré d'Aliénor, afin qu'elle le ramène à la docilité[58].

Son action de gouvernement

Cest dans la période 1167-1173 quelle commence à prendre des décisions d'importance, sans avoir besoin dune confirmation dHenri II. Mais encore, elle nexerce seule et pleinement le pouvoir, que parce que le roi se retire volontairement[59]. Son activité est suspendue pour la période 1173-1189, avant de reprendre dès sa libération. Lors de cette période de retraite monastique entrecoupée de sorties dans le monde, son autonomie de gouvernement nest en rien limitée. Sans en faire une reine indépendante, Jean Flori reconnaît quelle a tenté dexercer le pouvoir, ce qui est déjà exceptionnel pour lépoque ; quelle la fait de manière conjointe et limitée avec Louis VII ; et de manière discontinue et incomplète avec Henri II. Le fait d'être femme a limité ses pouvoirs pendant les périodes de crise[60]. Le principal étant quelle montre une inépuisable énergie pour maintenir entier le domaine des Plantagenêt.

S'inspirant des conventions maritimes qui existaient déjà en Méditerranée orientale, Aliénor jette les bases dun droit maritime avec la promulgation en 1160 des Rôles d'Oléron lesquels sont à l'origine de la loi actuelle de Amirauté britannique, et du droit maritime moderne. Elle passe également des accords commerciaux avec Constantinople et les ports des Terres saintes.

Elle accorde une charte de commune à Poitiers, et modernise la ville : construction de halles, d'une enceinte nouvelle, agrandissement de son palais, etc.

La veuve

Après la mort d'Henri II, le 6 juillet 1189, elle est libérée par lordre du nouveau roi, son fils Richard Cœur de Lion. Elle parcourt alors lAngleterre, y libère les prisonniers dHenri II et leur fait prêter serment de fidélité au nouveau roi. Elle y gouverne en son nom jusquau début de 1191[61]. Alors que Richard Cœur de Lion est parti pour la Troisième croisade, elle va chercher Bérangère de Navarre et la conduit, en plein hiver, par les Alpes et lItalie, jusquà Messine, Richard sapprête à appareiller pour la Terre sainte[62]. Aliénor et Bérangère le rejoignent le 30 mars. Ils préparent hâtivement les épousailles. Richard épouse Bérangère à Limassol le 16 mai.

Aliénor retourne précipitamment en Angleterre empêcher son plus jeune fils, Jean sans Terre, le mal aimé, de trahir son frère Richard. Elle ny parvient quun temps : en mars 1193, il cède la Normandie à Philippe Auguste[réfnécessaire] : aussitôt, elle lassiège avec tous les barons anglais (dont Guillaume le Maréchal) à Windsor[63].

Sur le chemin du retour, Richard est capturé en Autriche. Indignée par la nouvelle, et par labsence de réaction du pape (qui protège normalement les croisés), Aliénor écrit néanmoins à celui-ci pour lui demander de laide et fustiger son inertie, parvient à rassembler l'énorme rançon qu'elle apporte elle-même à Mayence à Henri VI, fils de Frédéric Barberousse (hiver 1193-1194)[64].

Elle se retire ensuite à Fontevraud. La blessure de Richard Cœur de Lion au siège du château de Châlus-Chabrol la tire de sa retraite. Il meurt le 6 avril 1199, et elle prend aussitôt parti pour son dernier fils Jean[65] : à 77 ans, elle parcourt tout louest de la France, rallie lAnjou qui sétait prononcé pour le comte de Bretagne, et fait prêter serment à Jean sans Terre dans son duché d'Aquitaine. En juillet, elle rend hommage au roi Philippe II de France, à Tours, puis rencontre son fils Jean sans Terre à Rouen. Enfin, en janvier 1200, elle est en Castille elle doit ramener une épouse pour l'héritier du trône de France : elle préfère Blanche de Castille, parmi ses deux petites-filles. Cette enfant deviendra la mère de Saint Louis[66].

Dernières années

Le gisant d'Aliénor (avec Henri II au second plan), à Fontevraud

Aliénor se retire en 1200 à l'abbaye de Fontevraud[67]. Malade, elle ramène néanmoins en février 1201 le puissant vicomte Aimery VII de Thouars à lobéissance, qui sétait révolté[68].

En juillet 1202, Philippe Auguste déclare Jean sans Terre félon, et saisit ses domaines. Une de ses armées, à Tours, est commandée par le petit-fils dAliénor, Arthur de Bretagne, et menace Fontevraud. Elle fuit labbaye pour se réfugier à Poitiers, mais ne peut y parvenir et sabrite à Mirebeau, y est assiégée par le comte de Bretagne du 15 juillet au 1er août, avant dêtre délivrée par son fils Jean[69].

Elle se retire à nouveau à Fontevraud à lautomne, et meurt à Poitiers[70], à l'âge de 82 ans, le 31 mars 1204, quelques semaines après la prise de Château-Gaillard par Philippe Auguste[71]. Elle est inhumée à Fontevraud l'on peut toujours voir son superbe et célèbre gisant qui voisine avec ceux de son second mari Henri II Plantagenêt, de son second fils arrivé à l'âge adulte Richard Cœur de Lion et d'Isabelle d'Angoulême, l'épouse de Jean sans Terre.

Voir aussi

Liens internes

Liens externes

À lire

Bibliographie universitaire

  • Alison Weir, Aliénor d'Aquitaine, reine de cœur et de colère, traduit de l'anglais par Aline Weill aux éditions Siloë, Laval-Nantes, 2005, 525 p., (ISBN 2-84231-318-6). (Titre original Eleanor of Aquitaine. By the Wrath of God, Queen of England.)
  • Georges Duby, 3 Dames du XIIe siècle, tome I : Héloïse, Aliénor, Iseut et quelques autres, Paris, Gallimard, 1995

Autres biographies

  • Philippe Delorme, Aliénor d'Aquitaine, Paris, (éd. Pygmalion), 2001. (ISBN 2-8570-4673-1)
  • Jean Markale, Aliénor d'Aquitaine, Paris, Payot, 2000. Bibliothèque historique Payot, (ISBN 978-2-22889329-9)
  • Jacques Chaban-Delmas, La Dame d'Aquitaine,, J'ai lu, 2001, (ISBN 978-2277224099)

Œuvres de fiction

Cinéma

Romans

  • Mireille Calmel, Le Lit d'Aliénor
  • Brigitte Coppin et Claude Cachin, Aliénor d'Aquitaine, une reine à l'aventure, Père Castor-Flammarion, 1998
  • Félix Magne, "La Reine Aliénor, duchesse d'Aquitaine", PyréMonde/Princi Negue, 1998

Sources

Bibliographie

Comme introduction au sujet, toujours cité pour son sérieux :

  • Edmond-René Labande, Pour une image véridique dAliénor dAquitaine, paru dans le Bulletin de la Société des antiquaires de l'Ouest, 1952, p 175-234 ; réédité avec une préface de Martin Aurell et une chronologie de Marie-Aline de Mascureau par la Société des antiquaires de l'Ouest-Geste éditions en 2005. (ISBN 2-84561-224-9)

Parmi les ouvrages récents et complets :

  • Philippe Delorme, Aliénor dAquitaine. Epouse de Louis VII, mère de Richard Coeur de Lion, Paris, (éd. Pygmalion), 2001. (ISBN 2-85704-673-1)
  • Jean Flori, Aliénor dAquitaine. La reine insoumise, Paris, (éd. Payot), 2004. (ISBN 2-7028-9418-6)
  • Aliénor d'Aquitaine. Revue 303, hors-série n° 81, Nantes 2004.

On peut encore consulter, notamment pour lagrément de lecture :

  • Régine Pernoud, Aliénor d'Aquitaine, Paris, 1965, plusieurs fois réédité.

Notes

  1. La date exacte de sa naissance n'est pas connue ; plusieurs chroniques signalent que les seigneurs d'Aquitaine lui ont juré fidélité à son quatorzième anniversaire, en 1136. Quelques chroniques donnent 1120 comme date de naissance, mais il est presque certain que ses parents ne se sont mariés qu'en 1121. Enfin, dautres chroniques lui donnent treize ans lors de son mariage, en 1137
  2. Marie-Aline de Mascureau, « Chronologie », primitivement publiée dans Aliénor d'Aquitaine. Revue 303, hors-série n° 81, p 218-223, Nantes 2004, in Edmond-René Labande, Pour une image véridique dAliénor dAquitaine, réédité avec une préface de Martin Aurell par la Société des antiquaires de l'Ouest-Geste éditions en 2005. (ISBN 2-84561-224-9)
  3. , in Edmond-René Labande, Pour une image véridique dAliénor dAquitaine, paru dans le Bulletin de la Société des antiquaires de l'Ouest, 1952, p 175-234 ; réédité avec une préface de Martin Aurell par la Société des antiquaires de l'Ouest-Geste éditions en 2005. (ISBN 2-84561-224-9), p 26; voir aussi Jean Flori. Aliénor dAquitaine. La reine insoumise. Paris, Payot, 2004 p 184-185 (non consulté)
  4. la localisation de sa mort à l'abbaye de Fontevraud, tirée de la Chronique de Saint-Martial, est due à une mauvaise lecture dAmy Kelly, selon Jean Flori et Martin Aurell. Voir la réédition de larticle de Labande, opcit., p 26
  5. Aurell, in Labande, opcit., p 10
  6. Jean Flori. Aliénor dAquitaine. La reine insoumise, Paris, Payot, 2004. (ISBN 2-228-89829-5), p. 41
  7. Aurell, in Labande. opcit., p 8 et 11
  8. Mascureau, in Labande, opcit., p 122
  9. Labande opcit. p 69
  10. E.-R. Labande, opcit., p 41
  11. Marcel Aubert, Suger, 1950, p. 94
  12. Jean Flori, opcit., p 388-89
  13. Labande, opcit., p. 56
  14. Labande, opcit., p 57
  15. Labande, opcit., p 61-62
  16. La famille (le divorce) au Moyen Âge sur le site d'Historia thématique
  17. Lexpression récente est de Martin Aurell, et depuis reprise par, entre autres, Jean Flori
  18. Jean Flori, qui a divisé la biographie de la reine en deux, traite ainsi de cet épisode dans la seconde, celle consacrée aux parties faisant lobjet de discussion
  19. Régine Pernoud. Aliénor dAquitaine. Le Livre de Poche, Paris, 2004 (rééd. 1965), (ISBN 2-253-03129-1), p 74
  20. Connue au moins depuis 1143, mais saint Bernard de Clairvaux lui-même ne jugeait pas cela dune très grande gravité. Joëlle Dusseau. Aliénor aux deux royaumes, Mollat, Bordeaux, 2004. (ISBN 2-909351-78-5), p 40
  21. Gervais de Canterbury dans lHistoire des rois dAngleterre et Richard de Devizes, cités par Jean Flori, Aliénor dAquitaine. La reine insoumise, Paris, Payot, 2004. (ISBN 2-228-89829-5), p 305
  22. Jean Flori, Aliénor d'Aquitaine, p 315-316
  23. 3 avril 1149, citée par Jean Flori, opcit., p 317
  24. Jean Flori, opcit., p 329
  25. « Les accusations de nymphomanie avec de proches parents ne résistent pas à la critique moderne », Martin Aurell, « Introduction : pourquoi la débâcle de 1204 ? », in Marin Aurell et Noël-Yves Tonnerre éditeurs. Plantagenêts et Capétiens, confrontations et héritages, colloque des 13-15 mai 2004, Poitiers. Brepols, 2006, Turnhout. Collection Histoires de famille. La parenté au Moyen Âge. (ISBN 2-503-52290-4), p 4
  26. Jean Flori, opcit., p 324
  27. Joëlle Dusseau, opcit., p 40
  28. Jean Flori, opcit., p 332
  29. Jean Flori, opcit., p 304-305
  30. Catholic Encyclopedia. Gilbert de la Porrée, disponible en ligne [1], consulté le 9 juin 2007
  31. Jean Flori, opcit., p 303
  32. Jean Flori, opcit., p 333
  33. Jean Flori, opcit., p 332-333
  34. Jean Flori, opcit., p. 334
  35. Jean Favier, Les Plantagenêts, 2004, p. 225
  36. a et b Mascureau, in Labande, opcit., p 128
  37. Mascureau, in Labande, opcit., p 130
  38. a et b Mascureau, in Labande, opcit., p 131
  39. Jean Flori, opcit., p 390-391
  40. Aliénor dAquitaine : sa biographie consulté le 6 avril 2008
  41. Aurell, in Labande, opcit. p 11 ; voir aussi Marie Hivergneaux. Aliénor dAquitaine : le pouvoir dune femme à la lumière de ses chartes (1152-1204), dir. M. Aurell. Poitiers 2000, p 63-88
  42. K. M. Broadhurst. « Henry II of England and Eleanor of Aquitaine. Patrons of Literature in french ? », Viator n° 27, 1996 (non consulté)
  43. Aurell, in Labande, p 31
  44. Labande, opcit., p 80
  45. Jean Flori, opcit., p 402-405
  46. Labande, opcit., p 58 ; René Louis. De l'histoire à la légende : Girart comte de Vienne, dans les chansons de geste. Auxerre, 1947
  47. Jean Flori, opcit., p 408-410
  48. Jean Flori, opcit., p 412
  49. Jean Flori, opcit., p 410-411
  50. Labande, opcit., p 80-81 et 90-91 ; sur linfluence probable quAliénor a sur sa fille, voir Jean Flori, opcit., p 400-402
  51. Aurell, in Labande, opcit., p 31 ; pour Philippe de Thaon, il sagit dune seconde version du Bestiaire, primitivement dédicacée à Adélaïde de Louvain, remplacée ensuite par Aliénor, ce qui montre le prix accordé à son avis
  52. Labande, opcit., p 74
  53. Labande, opcit., p 82
  54. Jean Flori, opcit., p 407-408
  55. au vers 17 du Roman de Rou, lauteur signale que le couple lui a souvent prodigué des dons, et encore plus de promesses
  56. Aurell, in Labande, opcit., p 24 ; Labande lui-même, p 85
  57. Aliénor dAquitaine : sa biographie, consultée le 6 avril 2008
  58. Labande, opcit., p 92-93
  59. Jean Flori, opcit., p 391
  60. Jean Flori, opcit., p 393-394
  61. Labande, opcit., p. 96
  62. Labande, opcit., p. 96-98
  63. Labande, opcit., p. 98
  64. Labande, opcit., p. 100-104
  65. Labande, opcit., p. 107-108
  66. Labande, opcit., p. 112-113
  67. Labande, opcit., p 113-114
  68. Labande, opcit., p 114-115
  69. Labande, opcit., p 116
  70. Aurell, in Labande, opcit., p. 26 ; voir aussi Jean Flori. Aliénor dAquitaine. La reine insoumise. Paris, Payot, 2004 p. 184-185
  71. Labande, opcit., p. 117
Précédée par Aliénor dAquitaine Suivie par
Adèle de
Savoie
Blason pays fr FranceAncien.svg
reine de France
1137-1152
Constance de
Castille
Mathilde de Boulogne
Henry II Arms.svg
reine dAngleterre
1152-1189
Bérangère de Navarre
Guillaume X
duchesse d'Aquitaine
1137-1167
Richard Cœur de Lion
comtesse de Poitiers
1137-1167
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