Einsatzgruppe B

Einsatzgruppe B

Einsatzgruppen

Les Einsatzgruppen (traduction littérale : « groupes d'intervention ») étaient des équipes semi-militaires du IIIe Reich qui dépendaient du Reichssicherheitshauptamt (RSHA) et qui agissaient dans les territoires occupés de l'Est (Pologne, Union soviétique et Pays baltes), à l'arrière du Front de l'Est.

Ils étaient principalement composés par des membres de la SS, appartenant au RSHA (Gestapo, Kripo, SD) et par des membres de l'Ordnungspolizei ; ils comprenaient également des auxiliaires locaux de la police de sécurité, la Schuma.

Ils sont chargé de traquer puis d'exécuter les opposants au nazisme. Les missions d'extermination des Einsatzgruppen furent successivement l'élimination en masse des cadres polonais[1], des handicapés, des Juifs et des Tsiganes, puis, à partir de la rupture du pacte germano-soviétique et de l'invasion de l'Union Soviétique du 22 juin 1941, des prisonniers de guerre et des civils soviétiques, [2], des saboteurs et terroristes, des cadres soviétiques, dont les commissaires politiques et des communistes au sens général du terme.

De 1940 à 1943, les Einsatzgruppen assassinèrent plus d'un million de personnes, essentiellement des Juifs et, à partir du 22 juin 1941, des prisonniers de guerre soviétiques[3]. Leur action fut la première phase de la Shoah, avant la mise en place des camps d'extermination.

Sommaire

Premières interventions

L'étymologie du mot Einsatzgruppen ne fait pas référence à une mission mortifère.

Lors de l'Anschluss ou de l'invasion de la Tchécoslovaquie, ils suivent les troupes allemandes pour sécuriser les territoires occupés, confisquer les armes, rassembler des documents et arrêter les opposants[4].

Un détachement est même prévu pour l'invasion de la Grande-Bretagne et reçoit une formation à cet effet[4].

Massacres en Pologne

« Notre force tient à notre rapidité et à notre brutalité. [...] L'objectif de la guerre ne sera pas d'atteindre une ligne donnée, mais d'anéantir physiquement l'adversaire. C'est pourquoi j'ai disposé -pour l'instant seulement à l'Est- mes unités à tête de mort ; elles ont reçu l'ordre de mettre à mort sans merci et sans pitié beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants d'ascendance et de langue polonaise. C'est la seule manière pour nous de conquérir l'espace vital dont nous aurons besoin »

— Adolf Hitler à ses généraux, 22 août 1939[5].

C'est lors de la campagne de Pologne que s'opère la première phase de radicalisation de l'action des Einsatzgruppen.

Exécution de Polonais par un Einsatzkommando, octobre 1939

Cinq[6] Einsatzgruppen sont constitués en juillet par Reinhard Heydrich[7] ; par la suite, deux Einsatzgruppen supplémentaires sont créés ainsi qu'un Einstazkommando indépendant formé à Dantzig[8]. Au total, ces unités comptent 3 000 hommes, issus de la Gestapo, du SD, de la Kripo et de l'Ordnungspolizei[8].
L'action de ces groupes, qui porte officiellement sur l'arrestation systématique de tous les ennemis potentiels, fait l'objet de négociations entre Heydrich et le général d'intendance de l'OKW, Eduard Wagner, entre le 31 juillet 1939 et le 29 août 1939[8]
Loin de se limiter à leur mission officiellement convenue lors des négociations, dans le sillage de la Wehrmacht, les Einsatzgruppen procèdent au massacre planifié de l'élite polonaise, en mettant l'accent contre les Juifs considérés comme opposants potentiels.

Si la Wehrmacht commet elle aussi de nombreuses exactions en représailles aux actions de francs-tireurs le plus souvent imaginaires[9], l'action des Einsatzgruppen est quant à elle planifiée avant même le début de l'invasion, dirigée vers des victimes prédéfinies[10], considérées comme des opposants ou de futurs opposants potentiels à l'occupation allemande. Heydrich indique ainsi « nous voulons bien protéger les petites gens, mais les aristocrates, les curetons et les Juifs doivent être supprimés[11]. »

Les tueries sont menées en parallèle avec celles commises par trois régiments des Totenkopfverbände qui suivent les troupes allemandes pour « appréhender les réfugiés récemment arrivés dans le pays et traquer les éléments hostiles au régime, parmi lesquels les francs-maçons, les Juifs, les communistes, l'intelligentsia, le clergé et l'aristocratie » [12]. La brutalité des unités de la SS et le nombre des assassinats qu'elles commettent, font l'objet de vives critiques du général de la Wehrmacht, Johannes Blaskowitz : « Les sentiments de la troupe envers la SS et la police oscillent entre la répulsion et la haine. Tous les soldats sont pris de dégoût et de répugnance devant les crimes commis en Pologne »[13]. Il semble être le seul à juger « inopportun » de livrer des suspects aux Einstazgruppen [14]. Après la fin de la campagne de Pologne, lors d'un rassemblement d'officiers, le Generalleutnant Mieth déclare que les formations de police qui ont pratiqué des exécutions de masse « sans procédure juridique régulière [ont] sali l'honneur de la Wehrmacht »[15]. Ces incidents ne sont clos qu'après un accord entre Walther von Brauchitsch et Heinrich Himmler, début 1941, accord selon lequel les « événements locaux de 1939 [sont] définitivement clos » et ne doivent plus être abordés[15].

Les actions menées par l' Einsatzgruppe II dirigé par Emmanuel Schäfer et de l'Einsatzgruppe de Udo von Woyrsch[16], suscitent un profond malaise au sein du commandement de la Wehrmacht. Après un entretien avec Walther von Brauchitsch, commandant en chef, le général Wagner rencontre Heydrich le 19 septembre 1939, pour obtenir des précisions sur les missions confiées aux Einsatzgruppen. Sur ce point, Heydrich est très clair : il s'agit de la purification radicale des Juifs, de l'intelligentsia, du clergé et de la noblesse[8]. Selon Christopher R. Browning, le commandement de la Wehrmacht ne souhaite contester que ponctuellement les décisions de la SS, éviter les pires bavures et « gagner du temps de sorte que la Wehrmacht puisse se retirer de Pologne les mains propres »[17].

Le territoire polonais est également utilisé par les Einsatzgruppen pour l'élimination des handicapés mentaux et physiques, dans le prolongement de l'Action T4. Les premières victimes sont déportées de Poméranie et massacrées en octobre 1939. Ces opérations font plusieurs milliers de victimes, dont certaines sont tuées au moyen de camions de déménagement reliés à des réservoirs de monoxyde de carbone pur[18]

De septembre 1939 au printemps 1940, les assassinats commis par les Einsatzgruppen, la Waffen SS et leurs auxiliaires font entre 50 000[19] et 60 000 victimes[20].

L'invasion de l'Union Soviétique

Organisation générale (juin 1941)

Quatre Einsatzgruppen sont constitués en préparation de l'invasion de l'Union Soviétique, alliée du IIIe Reich depuis la signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939. Affectés aux arrières d'un groupe d'armée, ils sont divisés en Einsatzkommandos et en Sonderkommandos, qui réalisent les opérations de tuerie mobiles.

O. Ohlendorf au procès de Nuremberg, à gauche sur la photo.
  • Einsatzgruppe A ( Sonderkommandos 1a et 1 b, Einsatzkommandos 2 et 3)
groupe d'armée nord (Lituanie, Lettonie, Estonie et Nord de la Russie)
SS-Brigadeführer Dr. Franz Walter Stahlecker (jusqu'au 23 mars 1942)
  • Einsatzgruppe B ( Sonderkommandos 7a, 7b et 7 c, Einatzkommandos 8 et 9, Vorkommando Moskau)
groupe d'armée centre (Est de la Pologne, Biélorussie et Russie centrale)
SS-Brigadeführer Artur Nebe (jusqu'en octobre 1941)
  • Einsatzgruppe C (Einsatzkommandos 4 a, 4 b, 5 et 6)
groupe d'armée sud (centre et nord de l'Ukraine)
SS-Gruppenführer Dr. Otto Rasch (jusqu'en octobre 1941)
  • Einsatzgruppe D (Einsatzkommandos 10a, 10b, 11a, 11b et 12) :11e armée (Bessarabie, sud de l'Ukraine, la Crimée et le Caucase)
SS-Gruppenführer Otto Ohlendorf (jusqu'en juin 1942)

Organisation des massacres : les opérations mobiles de tuerie

La préparation

Le 3 mars 1941, Adolf Hitler exige du chef d'état-major de la Wehrmacht, le général Alfred Jodl, que soit examinée l'intégration des services du Reichsführer SS Heinrich Himmler dans les zones d'opération de l'armée[21] ce qui débouche sur d'intenses négociations au sein de la Wehrmacht, puis entre celle-ci et la SS. Dès le 5 mars, la Wehrmacht accepte de limiter le rôle des juridictions militaires aux affaires internes à la troupe ou aux affaires liées à une menace immédiate contre l'armée[22]. En l'absence d'administration civile, l'arrière du front devient de ce fait une zone de non-droit où la SS a les mains libres.

Le rôle des Einsatzgruppen est clairement mentionné dans des instructions du commandant en chef Wilhelm Keitel, le 13 mars 1941

« Dans le cadre des opérations de l'armée et dans le but de préparer l'organisation politique et administrative [des territoires occupés], le Reichsführer SS assume, au nom du Führer, la responsabilité des missions spéciales qui résulteront de la nécessité de mettre fin à l'affrontement entre deux systèmes politiques opposés. Dans le cadre de ces missions, le Reichsführer agira en toute indépendance et sous sa seule responsabilité »

— Wilhelm Keitel, 13 mars 1941[23].

Ces instructions sont détaillées via un accord négocié entre Reinhard Heydrich, chef du RSHA et le général Wagner, en date du 26 mars 1941, complété en mai 1941 après des discussions entre Wagner et Walter Schellenberg.

Au printemps 1941, plusieurs milliers de membres de la SS et de l'Ordnungspolizei sont rassemblés dans une école de police à Pretzsch, sur l'Elbe. À l'exception de quelques dirigeants, ils ne savent pas à quelle mission ils seront affectés[24]. Leur entraînement est réduit à sa plus simple expression[25].

Des premiers massacres à la Shoah par balle

« Les tentatives de nettoyage de la part des éléments anticommunistes ou antisémites dans les zones qui seront occupées ne doivent pas être gênées. Au contraire, il faut les encourager, mais sans laisser de traces, de sorte que ces milices d'autodéfense ne puissent prétendre plus tard qu'on leur a donné des ordres ou [fait] des concessions politiques. [...] Pour des raisons évidentes, de telles actions ne seront possibles que pendant la phase initiale de l'occupation militaire »

— Reinhard Heydrich, 29 juin 1941[26].

Dès leur entrée à Kaunas, en Lituanie, le 23 juin 1941, des unités de l' Einsatzgruppe A suscitent des attaques spontanées de la population locale contre les Juifs : les pogroms qui ensanglantent la ville font plusieurs milliers de victimes[27] ; à Kaunas, des escadrons de la mort lituaniens se déchaînent également ; un soldat allemand de la 562e compagnie de boulangers a vu « des civils lituaniens frapper un certain nombre de civils avec différents types d'armes jusqu'à ce qu'ils donnent plus signe de vie » ; « d'autres témoins décrivent la présence enthousiaste de la population lituanienne (dont beaucoup de femmes avec des enfants s'installant au premier rang pour la journée)[28]. » Des pogroms ont également lieu en Ukraine[29]. Dans cette région, les nazis exploitent l'assassinat par le NKVD d'environ vingt mille prisonniers[30]. Même s'il n'y a aucun lien entre les victimes des pogroms et les bourreaux du NKVD, pour déchaîner la haine de la foule, les nazis désignèrent comme responsables les "judéo-communistes".
À Lvov, après avoir été obligés par les Ukrainiens d'enterrer les victimes du NKVD, les Juifs de la ville sont abattus dans des fosses, dans les prisons ou dans les rues et les places. À Zloczow, le Sonderkommando 4b de l' Einsatzgruppe C « se contente d'un rôle relativement passif consistant à encourager les Ukrainiens », essentiellement des membres de l'OUN, les soldats de la 5e Panzerdivision SS Wiking « n'ayant aucunement besoin d'être aiguillonnés[31].  » Dans les premiers jours de l'occupation, le lien supposé entre Juifs et NKVD explique que la plupart des massacres de Juifs se produise sans intervention allemande : « la plupart des Juifs qui ont péri à Brzezany ce jour-là ont été assassinés à coup de manches à balai sur lesquels on avait fixé des clous [...] Il y avait des rangées de bandits ukrainiens, armés de gros bâtons. Ils ont forcé ces gens, les Juifs, à passer entre les deux rangées et les ont massacré de sang-froid avec ces bâtons[32]. » S'ils ne sont qu'en petite partie spontanés, les pogroms ne sont pas non plus généralisés : à Brest-Litovsk, « les Biélorusses et les Polonais exprimèrent ouvertement leur compassion envers les victimes juives et leur dégoût des méthodes barbares employées par les Allemands » ; en Ukraine, dans la région de Jitomir, les responsables allemands regrettent qu' « il n'a été presque nulle part possible d'amener la population à prendre des mesures actives contre les Juifs[33]. »

Le 17 juin 1941, lors d'une réunion avec les chefs des Einsatzgruppen, Reinhard Heydrich établit la liste des personnes à assassiner.

« Tous les fonctionnaires du Komintern, la plupart de ceux-ci devant être des politiciens de carrière ; les fonctionnaires de haut rang et de rangs intermédiaires ainsi que les extrémistes du parti communiste, du comité central et des comités régionaux et locaux ; les commissaires du peuple ; les Juifs occupant des fonctions au sein du parti communiste ou du gouvernement, ainsi que tous les autres éléments extrémistes, saboteurs, propagandistes, francs-tireurs, assassins, agitateurs... »

— Reinhard Heydrich, 17 juin 1941[34].

Fosse commune des victimes juives à Białystok

Ces instructions sont suivies à la lettre : début juillet 1941, l' Einsatzkommando 9 de l' Einsatzgruppe B se livre à des exécutions de masse au sein de la population juive de Białystok, au nord-est de la Pologne[35]. À la même période, d'autres unités de l' Einsatzgruppe B assassinent les hommes juifs en âge de porter les armes à Minsk, à Vitebsk[36] et à Vilnius, aidés dans cette ville par des auxiliaires locaux[37]. L' Einsatzgruppe C sévit en Ukraine et en Galicie[38]. À l'iniative d'Himmler, en juillet 1941, les trois mille hommes des Einsatzgruppen sont renforcés par plusieurs dizaines de milliers de membres de la SS et de l'Ordnungspolizei et de deux brigades de la Waffen SS, placés sous le commandement des chefs suprêmes de la SS et de la police (Höherer SS- und Polizeiführer), comme Erich von dem Bach-Zelewski ou Odilo Globocnik ; le 25 juillet 1941, Himmler donne l'ordre de constituer des unités auxiliaires de police « avec les éléments fiables et anticommunistes parmi les Ukrainiens, Les Estoniens, Les Lettons et les Biélorusses », dont les effectifs atteignent trente-trois mille hommes fin 1941[39].

Le 29 juillet 1941, Himmler arrive à Kaunas pour accélérer le rythme des assassinats de masse. Il poursuit ensuite son inspection dans la région de Minsk, où il rencontre von dem Bach-Zelevski[40].

Les Einsatzgruppen poursuivent leur macabre besogne, notamment en Ukraine occidentale. Fin juillet, le 45e bataillon de la police de réserve y massacre toute la population juive de la petite ville de Chepetovka, entre Lviv et Kiev, hommes, femmes et enfants[41]. Entre le 27 juillet et le 11 août 1941, sur les ordres directs d'Himmler, deux régiments de la brigade de cavalerie de la Waffen-SS, commandée par Hermann Fegelein tuent tous les Juifs de la région des marais de Polésie, sans distinction d'âge ou de sexe[42].

La décision d'exterminer les Juifs d'Europe orientale est prise en mars 1941, mais les Einsatzgruppen ne reçoivent l'ordre explicite de tuer tous les Juifs sans distinction qu'en août ; aussi n'exterminent-ils généralement que les seuls individus de sexe masculin pendant les premières semaines de l'invasion.

Les méthodes d'assassinat

Les assassinats commis par les Einsatzgruppen se déroulent dans un véritable bain de sang, même si les méthodes diffèrent selon les unités concernées.

Meurtres dans la région de Kiev en 1942

Le Sonderkommando 7a de l' Einsatzgruppe B, commandé par Walter Blume, colonel de l' Ordnungspolizei, mène les exécutions à Minsk et à Vitebsk « selon la méthode militaire », c'est-à-dire en faisant tirer sur chaque victime par trois hommes. Si cette méthode se traduit par une grande consommation de munitions, elle permet de diluer la responsabilité, chaque tireur ne pouvant déterminer quelle est la balle qui a mis fin aux jours de la victime[43].

A Poneriai ((pl)Ponary), près de Vilnius (voir Massacre de Poneriai), des auxiliaires lituaniens, sous les ordres de l' Einsatzkommando 9a, obligent leurs victimes à se dénuder jusqu'à la ceinture et à se couvrir le visage de leur chemise avant de les assassiner, un peloton de dix hommes tirant sur dix Juifs ; ils utilisent également une mitrailleuse légère avant d'achever les blessés d'une balle dans la tête[44]. C'est également à la mitrailleuse que sont massacrés, le 27 et 28 août, 23 600 Juifs à Kamenets-Podolski, sous les ordres du Höherer SS- und Polizeiführer (HSSPF) Jeckeln[45].

En Ukraine, les unités du même Jeckeln forcent les vicimes à s'allonger sur le sol, face contre terre, avant de les tuer d'une balle dans la nuque[46].

Dans certains cas, les tueurs sont amenés sur place par avion par la Luftwaffe, comme à Berditchev et Koroliuk, en Ukraine, le 14 septembre 1941

L'extension des meurtres de masse aux femmes et aux enfants juifs accroît encore la brutalité des bourreaux. Viktors Arajs, chef d'un Sonderkommando composé d'auxiliaires lettons, explique que si ses tueurs jettent les enfants en l'air avant de leur tirer dessus, ce n'est pas parce qu'ils sont des gamins farceurs, mais pour éviter de dangereux ricochets sur le sol[47].

Ces terribles méthodes n'empêchent pas que s'installe une certaine routine :

« Les opérations commençaient dans la nuit, aux toutes premières heures du matin. [...] Si le nombre de victimes était de, mettons, deux cent, tout était terminé pour le petit déjeuner. À d'autres occasion, ils travaillaient jusqu'à midi et plus tard. À la fin de l'opération, et parfois pendant, du schnaps et des zakouskis étaient servis. Les membres du peloton étaient toujours récompensés par de l'alcool [sur place], mais ceux qui montaient la garde ou étaient punis devaient attendre le retour au quartier général »

— Andrew Ezergailis, historien letton, à propos des massacres de Riga[48].

Si les méthodes diffèrent, le nombre des victimes varie lui aussi fortement. Les Einsatzkommandos et Sonderkommandos font parfois plusieurs centaines ou plusieurs milliers de victimes en un endroit unique et en quelques jours [49]. Au fil du temps, le nombre des victimes augmente pour atteindre plusieurs dizaines de milliers de victimes au cours d'une seule opération.

Mais les troupes des Einsatzgruppen parcourent également les bourgs, hameaux et petits villages pour des opérations à petite échelle.

« Au bord de la fosse, il y avait un escalier sommaire, en terre. Les Juifs se déshabillaient, tabassés par les gardes. Complètement nus, famille après famille, les pères, les mères et les enfants descendaient calmement les marches et s'allongeaient, face contre terre, sur les corps de ceux qui venaient d'être fusillés. Un policier allemand, Humpel, avançait, debout, marchait sur les morts et assassinait chaque Juif d'une balle dans la nuque. [...] Régulièrement, il arrêtait les tirs, remontait, faisait une pose, buvait un petit verre d'alcool puis redescendait. Une autre famille juive, dénudée, descendait et s'allongeait dans la fosse. Le massacre a duré une journée entière. Humpel a tué tous les Juifs du village, seul. »

— Récit de Luba, témoin visuel du massacre de la population juive du petit village de Senkivishvka en juin 1941[50].

La nature et le déroulement de leurs opérations posent plusieurs problèmes aux responsables, mobilisent de nombreux hommes pour une efficacité limitée et provoquent des troubles psychologiques et une tendance à l'alcoolisme chez une partie des exécuteurs, dont certains restent traumatisés.

Plusieurs dirigeants d’Einsatzgruppen réclament dès lors une autre méthode d'extermination, psychologiquement plus supportable pour les bourreaux. L'argument fut d'autant plus écouté par le RSHA que les charniers étaient parfois photographiés par des soldats de la Wehrmacht ou des personnes vivant à proximité. La méthode de substitution à la fusillade fut l'utilisation de camions aménagés, tuant par empoisonnement au gaz d'échappement. Lorsque la décision fut prise, à la fin de 1941, d'exterminer les Juifs d'Europe occidentale à leur tour, la méthode de gazage (monoxyde de carbone, puis Zyklon B dans le camp d'Auschwitz-Birkenau) fut adoptée de préférence à la fusillade.


Lorsque les tueurs estimaient que l’extermination prendrait du temps, ils firent créer des ghettos pour y parquer les survivants, en attendant leur élimination. Mais dans plusieurs cas, cette création ne fut pas nécessaire, notamment à Kiev : trente-trois mille Juifs ont été assassinés en quelques jours, à Babi Yar (Le Ravin des Grands Mères) [51].

Leur action fut complétée par des unités formées par les chefs de la SS et de la police, par le Sicherheitsdienst du Gouvernement général de Pologne et par la Gestapo de Tilsit. C’est le cas, notamment, à Memel (plusieurs milliers de victimes), Minsk (2 278 victimes), Dniepropetrovsk (quinze mille victimes) et Riga[52]. Des troupes roumaines participent également aux fusillades.

Les complices des Einsatzgruppen

Ils furent assistés par une partie de la Wehrmacht[53]. Dans bien des cas, les soldats raflèrent eux-mêmes les Juifs pour que les Einsatzkommados les fusillent, participèrent eux-mêmes aux massacres, ou fusillèrent, sous prétexte de représailles, des Juifs. Ainsi, à Minsk, plusieurs milliers de « Juifs, criminels, fonctionnaires soviétiques et Asiatiques » ont été rassemblés dans un camp d’internement, puis assassinés par des membres de l'Einsatzgruppe B et de la Police secrète de campagne[54].

Les Einsatzgruppen peuvent aussi compter sur la collaboration active des bataillons de l'Ordnungspolizei et sur celle des chefs suprêmes de la police et des SS comme Erich von dem Bach-Zelewski.[55]

Les Einsatzgruppen s’efforcèrent de susciter des pogroms locaux, à la fois pour diminuer leur charge de travail et pour impliquer une part maximale de la population locale dans l’anéantissement des Juifs. Les bureaucrates du RSHA et les commandants de l’armée ne souhaitaient pas que de telles méthodes fussent employées, les uns parce que ces formes de tueries leur paraissaient primitives, et donc d’une efficacité médiocre par rapport à l’extermination soigneuse des Einsatzgruppen ; les autres parce que ces pogroms faisaient mauvais effet. Les pogroms eurent donc lieu, principalement, dans des territoires où le commandement militaire était encore mal assuré de son autorité : en Galicie et dans les pays baltes, tout particulièrement en Lituanie. En quelques jours, des Lituaniens massacrèrent 3 800 Juifs à Kaunas. Les Einsatzgruppen trouvèrent une aide plus importante et plus durable en formant des Hiwi, bataillons auxiliaires dans la population locale, dès le début de l’été 1941. Ils ont été créés, pour la plupart, dans les pays baltes et en Ukraine. L’Einsatzkommando 4a (de l’Einsatzgruppe C) décida ainsi de ne plus fusiller que les adultes, les Ukrainiens se chargeant d’assassiner les enfants. Quelquefois, la férocité des collaborateurs locaux effraya jusqu’aux cadres des Einsatzgruppen eux-mêmes. C’est le cas, en particulier, des membres de l’Einsatzkommando 6 (de l’Einsatzgruppe C), « littéralement épouvantés par la soif de sang » que manifesta un groupe d’« Allemands ethniques » ukrainiens[56].

Le recrutement en Ukraine, Lituanie et Lettonie fut d’autant plus facile qu’un fort antisémitisme y sévissait avant la guerre — à la différence de l’Estonie, où la haine des Juifs était presque inexistante[57].

Il faut toutefois rappeler que la majorité des bourreaux étaient des citoyens du Reich, Allemands ou Autrichiens. Dans un contexte plus large, S.T. Possony, sur la base de chiffres provenant de l’Israel’s War Crime Investigation Office, estime que sur les 95 000 personnes impliquées dans les mesures anti-juives, massacres et déportation, on dénombre 45 000 Allemands et 8 500 Autrichiens, 11 000 Baltes, 11 000 Ukrainiens, 9 000 Russes et Biélorusses, 7 500 polonais et 3 000 ouest européens[58]. De plus, les collaborateurs locaux qui ont participé aux massacres ne constituent qu'une infime minorité des populations concernées.

Bilan

Les Einsatzgruppen gardaient des registres de leurs massacres et un des plus célèbres d'entre eux est le rapport Jäger, couvrant l'opération de l’Einsatzkommando 3 sur plus de cinq mois en Lituanie. Il fut écrit par Karl Jäger, le commandant de l'unité. Il y inclut une liste détaillée récapitulant chaque massacre, se montant à 137 346 victimes, et y atteste : « […] je peux confirmer aujourd'hui que l'Einsatzkommando 3 a réalisé son objectif de résoudre le problème juif en Lituanie. Il n'y a plus de Juifs en Lituanie, mis à part les travailleurs juifs et leurs familles. » Après la guerre, en dépit de ces registres, Jäger habita en Allemagne sous son propre nom jusqu'en 1959 où il fut arrêté pour crime de guerre, mais il se suicida peu après.

Au terme d'un décompte partiel obtenu grâce aux rapports d'Einsatzgruppen, et du rapport d'Heinrich Himmler à Adolf Hitler en décembre 1942, Raul Hilberg totalise 900 000 victimes. Outre les Juifs non comptabilisés mais effectivement tués par les Einsatzgruppen, il faut ajouter, écrit Hilberg, ceux qui ont été tués par la deuxième vague d'unités mobiles de tuerie, partie après les Einsatzgruppen, et de composition semblable, bien qu'elles ne portent pas ce nom, ainsi que les Juifs tués par l'armée allemande et l'armée roumaine[59]. Au total, il estime qu'1,4 millions de Juifs ont été tués par les unités mobiles de tuerie pendant la Seconde Guerre mondiale.

Interprétations

Dans Des Hommes ordinaires, l'historien Christopher Browning fait une étude détaillée du comportement, des motivations et des actes du 101e bataillon de réserve de la police allemande, qui fut jugé après la guerre pour les faits de massacres de juifs en Pologne.

Les chefs des Einsatzgruppen et des Einsatzkommados étaient majoritairement des personnes diplômées, exerçant souvent des professions libérales. Ils n'ont presque jamais exprimé le moindre remords ou regret.

Les motivations des hommes engagés dans les unités mobiles de tueries, de même d'ailleurs que des autres exécutants de la Shoah, font l'objet d'un débat historiographique souvent âpre. Browning insiste sur l'aspect ordinaire des tueurs, qui ont accepté d'exécuter leur tâche avant tout par docilité.

À l'inverse, pour Daniel Goldhagen, la principale explication se trouve dans l'adhésion au projet nazi d'extermination, adhésion provenant de l'antisémitisme « éliminationniste », développé en Allemagne, c'est-à-dire la volonté de se séparer physiquement des Juifs, par expulsion ou par extermination.

Pour Richard Rhodes, la théorie de Goldhagen « a un caractère tautologique, puisqu'elle inclut l'effet (l'élimination) dans la cause (l'antisémitisme) »[4]. Il critique notamment l'affirmation de Goldhagen selon laquelle « les individus doivent être motivés pour en tuer d'autres, sinon ils ne le feraient pas » en la qualifiant de naïve et de lapalissade[4]. Se rapprochant de Browning, Rhodes explique la motivation des tueurs en se basant sur l'approche du criminologue Lonnie Athens, soit un phénomène de socialisation par la violence articulé en quatre étapes : la brutalisation[60], la belligérance, le comportement violent et la virulence[61].

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

  • Omer Bartov, L'armée d'Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, Hachette, Paris, 1999.(ISBN 2012354491)
  • Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Histoire », 1994 (ISBN 2251380256)
  • Christopher R. Browning, Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands, Paris, Les Belles Lettres, 2002
  • Christopher R. Browning, Les origines de la solution finale, Paris, Les belles lettres, 2007 (ISBN 9782251380865)
  • Collectif, La wehrmacht dans la Shoah, Revue d'histoire de la Shoah, n° 187, juillet/décembre 2007, Paris, Mémorial de la Soah, 2007, (ISBN 9782952440950)
  • Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l'Holocauste,Paris, Seuil, 1997 .(ISBN 2020289822)(rééd., Points, 1998)
  • Ronald Headland, Messages of murder. A study of the reports of the Einsatzgruppen of the security police and the security service, 1941-1943, Dickinson University Press, 1992
  • Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Paris, Gallimard, coll. « Folio » Histoire, 2006, 3 vol. .(ISBN 2070309835)
  • Helmuth Krausnick et Hans-Heinrich Wilhem, Die Truppe des Weltanschauungkrieges, Stuttgart, 1981
Monographie sur l'Einsatzgruppe A

Filmographie

  • Michaël Prazan, Einsatzgruppen. Les commandos de la mort, France, France 2 éditions, 2009, 180 minutes

Liens externes

Notes

  1. par "cadres" l'occupant entendait toute personne exerçant une responsabilité ou ayant atteint le niveau du baccalauréat[réf. nécessaire]
  2. Seuls les hommes dans un premier temps, puis hommes, femmes et enfants à partir d'août 1941
  3. Plusieurs centaines de milliers selon le documentaire Einsatzgruppen de Michael Prazan (Infrarouge, Antenne 2, Avril 2009)
  4. a , b , c  et d Richard Rhodes, Extermination : la machine nazie. Einsatzgruppen à l'Est, 1941-1943, Paris, Autrement, coll. Mémoires, p.9
  5. Collectif, La Wehrmacht dans la Shoah, Revue d'histoire de la Shoah, n° 187, juillet/décembre 2007, Paris, Mémorial de la Shoah, 2007, (ISBN 9782952440950)
  6. Arno J. Mayer, La « solution finale » dans l'histoire, La Découverte, Paris, 1990, p. 11
  7. Guido Knopp, Les SS, un avertissement de l'histoire, Paris, Presses de la Cité, 2006, p. 100.
  8. a , b , c  et d Christopher R. Browning, Les origines de la solution finale, Paris, Les belles lettres, 2007, p.31
  9. Jochen Bölher, « L'adversaire imaginaire : "guerre des francs-tireurs" de l'armée allemande en Belgique en 1914 et de la Wehrmacht en Pologne en 1939. Considérations comparatives », in Gaël Eismann et Stefan Maertens (dir.), Occupation et répression militaires allemandes, 1939-1945, Autrement, coll. Mémoires/Histoire, Paris, 2006, p. 71-40.
  10. voir la mention des listes détaillées pour les opérations dans la Caucase in R. Rhodes, op.cit., p. 11
  11. G. Knopp, op. cit., p. 175.
  12. A. Mayer, op.cit., p. 213
  13. G. Knopp, op.cit., p. 282
  14. C. Browning, Les origines...op.cit., p. 44
  15. a  et b Ralf Ogorreck, Les Einsatzgruppen. Les groupes d’intervention et la genèse de la solution finale, Paris Calmann-Lévy, 2007, p.25
  16. Celui-ci sera retiré de Pologne suite à une demande de Von Brauchtitsch à Heydrich formulée le22 septembre 1939, C. Browning, Les origines...op.cit., p. 35
  17. C. Browning, Les origines...op.cit., p. 36
  18. R. Rhodes, op. cit., p.13-14
  19. C. Browning, Les origines...op.cit., p. 51
  20. R. Rhodes, op. cit., p.15
  21. R Ogorreck, op. cit., p. 30
  22. R Ogorreck, op. cit., p. 32-33
  23. R. Rhodes, op.cit., p. 21
  24. R. Rhodes, op.cit., p. 8
  25. R. Rhodes, op.cit., p. 18
  26. R. Rhodes, op.cit., p. 59
  27. R. Rhodes, op. cit., p. 51-59
  28. S. Friedländer, op. cit., p. 290-291
  29. R. Rhodes, op. cit., p. 79
  30. R. Rhodes, op. cit., p. 60
  31. Saul Friedländer, L'allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945, Les années d'extermination, Paris, Seuil, 2008, p. 280-281
  32. S. Friedländer, op. cit., p. 282
  33. S. Friedländer, op. cit., p. 293
  34. R. Rhodes, op. cit., p. 24
  35. R. Rhodes, op. cit., p. 61
  36. R. Rhodes, op. cit., p. 63-64
  37. R. Rhodes, op. cit., p. 65-73
  38. R. Rhodes, op. cit., p. 74-84
  39. R. Rhodes, op. cit., p. 132-133
  40. R. Rhodes, op. cit., p. 133-134
  41. R. Rhodes, op. cit., p. 134-136
  42. R. Rhodes, op. cit., p. 136-139
  43. R. Rhodes, op. cit., p. 66
  44. R. Rhodes, op. cit., p. 70
  45. R. Rhodes, op. cit., p. 154
  46. R. Rhodes, op. cit., p. 136
  47. R. Rhodes, op. cit., p. 146
  48. R. Rhodes, op.cit., p. 143
  49. 664 à Seduva, le 25 août 1941, 784 à Rimsiskis et Ziemariai29 août 1941, 3 782 à Utena et Moletai le29 août 1941, 3 334 à Vilnius12 septembre 1941, extraits du rapport Jëger in R. Rhodes, op.cit., p. 152 et 156
  50. Père Patrick Desbois, Porteur de mémoires, Paris, Michel Lafon, 2007, p. 11-12
  51. Lucy S. Dawidowicz, La Guerre contre les Juifs, Paris, Hachette, 1977, pp. 653/654
  52. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, éd. Gallimard, coll. « Folio »-histoire, tome I, pp. 525/534.
  53. Il faut toutefois mentionner l'intervention des aumoniers et du lieutenant-colonel Groscurth de la 295e division d'infanterie qui tentent d'empêcher en août 1941, l'assassinat d'enfants juifs dans la région de Kiev. Groscurth intervient jusqu'au niveau du groupe d'armée pour être finalement désavoué par Walther von Reichenau qui confirme l'autorisation pour le massacre, R. Rhodes, op.cit., p.155-161
  54. R. Hilberg, op. cit., tome I, p. 524-542.
  55. R. Rhodes, op.cit., p. 61
  56. R. Hilberg, op. cit., tome I, p. 553-563.
  57. Lucy S. Dawidowicz, op. cit., p. 650-653
  58. S.T. Possony, "The Ukrainian-Jewish Problem", Plural Societies, Winter, 1974, p. 91-92
  59. R. Hilberg, op. cit., tome 1, pp. 708-709
  60. voir aussi Omer Bartov, L'armée d'Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, Hachette, Paris, 1999
  61. R. Rhodes, op.cit., p. 30-35
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