Système bulgare officiel de translittération des caractères cyrilliques

Système bulgare officiel de translittération des caractères cyrilliques
Incohérences de translittération dans la signalétique à Sofia : alors que le nom du quartier de Lozenec est translittéré selon la norme internationale scientifique (c = ts), le nom du journaliste irlandais James David Bourchier a été, de manière absurde, « relatinisé » selon la nouvelle norme officielle (Dzheyms Baucher)...

Le Système bulgare officiel de translittération des caractères cyrilliques (Streamlined System en anglais ; Обтекаема система en bulgare) a été créé par l'Institut de mathématiques et d'informatique de l'Académie bulgare des Sciences (plus particulièrement par le logicien Ljubomir Ivanov) en 1995 pour la Commission bulgare pour les toponymes antarctiques[1],[2],[3]. Ce système a été officiellement adopté par le gouvernement bulgare en 2000[4],[5],[6] et 2006[7], et est devenu la base de la loi bulgare sur la translittération en 2009[8].

Sommaire

Principes

Dans ce système, les lettres cyrilliques utilisées en bulgare sont translittérées de la façon suivante en alphabet latin :

А
A
Б
B
В
V
Г
G
Д
D
Е
E
Ж
ZH
З
Z
И
I
Й
Y
К
K
Л
L
М
M
Н
N
О
O
П
P
Р
R
С
S
Т
T
У
U
Ф
F
Х
H
Ц
TS
Ч
CH
Ш
SH
Щ
SHT
Ъ
A
Ь
Y
Ю
YU
Я
YA

Exceptions. L'orthographe latine authentique des noms d'origine non-bulgare est censée « avoir la priorité » (par exemple James Bourchier, Émile de Laveleye et Wellington – et non Dzheyms Baucher, Emil dyo Lavele ou Uelingtan)[1]. Cependant, comme le montre la photo ci-dessus, la pratique est différente, et les « relatinisations » erronées sont nombreuses, y compris dans la signalisation officielle.

Le Système bulgare officiel est semblable au Système BGN/PCGN de 1952 pour la romanisation du bulgare, qui est officiel aux États-Unis et au Royaume-Uni. Toutefois, le second système transcrit les lettres cyrilliques Х, Ь et Ъ par KH, (apostrophe) et Ŭ, tandis que le premier système utilise H, Y et A dans ce but[9].

Cette option pour une translittération orientée vers l'anglais a été prise peu avant des décisions comparables dans des pays utilisant également l'alphabet cyrillique, notamment l'alphabet russe[10] et l'alphabet ukrainien[11],[12].

Illustration

Exemple (article 1 de la Déclaration universelle des droits de l'homme). À titre de comparaison, le texte est également donné en translittération scientifique :
Всички хора се раждат свободни и равни

по достойнство и права. Те са надарени
с разум и съвест и следва да се отнасят
помежду си в дух на братство.

Vsichki hora se razhdat svobodni i ravni

po dostoynstvo i prava. Te sa nadareni
s razum i savest i sledva da se otnasyat
pomezhdu si v duh na bratstvo.

Vsički hora se raždat svobodni i ravni

po dostojnstvo i prava. Te sa nadareni
s razum i săvest i sledva da se otnasjat
pomeždu si v duh na bratstvo.

Réversibilité

Le système n'est pas bijectif, car А, Ж, Й, Ц, Ш, Щ, Ю, Я sont transcrits de la même manière que Ъ, ЗХ, Ь, ТС, СХ, ШТ, ЙУ, ЙА respectivement. L. Ivanov, D. Skordev et D. Dobrev ont proposé une variante auxiliaire et réversible du système « destinée à être employée dans les cas particuliers où la reconstitution exacte des mots bulgares depuis leurs formes latinisées est une priorité » (sic), utilisant les lettres et combinaisons de lettres cyrilliques suivantes : А, Ъ, Й, Ь, ЗХ, ЙА, ЙУ, СХ, ТС, ТШ, ТЩ, ШТ, ШЦ représentés par A, `A, Y, `Y, Z|H, Y|A, Y|U, S|H, T|S, T|SH, T|SHT, SH|T, SH|TS respectivement[13].

Critiques

Correspondant à une option culturelle « tout-anglais » (avec comme parti-pris l'élimination des signes diacritiques dans tous les domaines, mêmes extérieurs à l'informatique) représentative d'une partie des élites post-communistes de Bulgarie, ce système rompt avec le système dit scientifique, qui est également le système préconisé par l'ONU.

Contrairement au système scientifique internationalement reconnu, ce système présente de nombreuses incohérences, comme par exemple la graphie « zh » (inspirée de l'albanais) pour le son ž (j), qui peut prêter à confusion, par exemple dans des cas comme : izhod (pour изход, sortie : la suite зх=zh est fréquente en bulgare), ou encore plus rarement la graphie « sh » : shema (pour схема, schéma). En outre, le système des mathématiciens de l'ABS ne propose aucune translittération particulière pour le caractère ъ (schwa) qui constitue une originalité du bulgare dans la famille des langues slaves (translittéré à la manière roumaine ă dans la translittération scientifique). La proposition anglo-centrée initiale, qui consistait à noter cette lettre « u » (système développé par l'angliciste Andrej Dančev, 1933-1996 : Turnovo pour Tărnovo, avec un u comme dans l'anglais « must »), était totalement incohérente (la lettre u étant déjà utilisée pour noter le son ou...), ce que les mathématiciens de l'ABS ont finalement eux-mêmes remarqué, remplaçant cette translittération par a, ce qui n'est pas très satisfaisant non plus et constitue également une source de confusion. Dans le Nouveau dictionnaire orthographique de la langue bulgare, publié en 2002 sous l'égide de l'Académie bulgare des sciences, Valentin Stankov propose ainsi de translittérer la lettre ъ par ă, ce qui va à l'encontre du dogme des auteurs du système officiel : éliminer les signes diacritiques dans tous les contextes[14]. Le choix du digramme ch pour noter la lettre ч (č, tch) est également une source particulièrement fréquente d'erreur, dans la mesure où il n'est pas réalisé [t͡ʃ] dans beaucoup de langues, et ne l'est pas non plus toujours en anglais (cf. machine, ache), où il est d'ailleurs en concurrence avec la graphie tch (cf. kitchen, batch). En outre, la graphie zh pour rendre le son ž (j) est totalement inconnue des locuteurs non albanophones, donc également des anglophones.

Certains chercheurs bulgares ont critiqué le système officiel, lui reprochant de ne pas toujours différencier certains mots proches[15]. Ces carences ont conduit certains spécialistes à proposer des systèmes de translittération alternatifs[16], voire à refuser purement et simplement un système officiel, estimant que celui-ci serait un pas vers l'abolition de l'alphabet cyrillique[17].

Le système Ivanov n'est donc pas un système de translittération au sens classique de norme techniquement et culturellement cohérente, mais une option culturelle imposée avec des intentions politiques déclarées, la décision d'adoption revenant à quelques détails près, à la veille de l'adhésion de la Bulgarie à l'Otan (acceptée en 2004), à imposer une norme administrative américaine dans un pays européen[9].

Pratiques informelles concurrentes

Exemple de « Šljokavica » : точните таксита (« les taxis ponctuels ») latinisé en to4nite таксита (4 = četiri = č)

Ayant pour ambition d'unifier les systèmes de translittération en partant de l'exigence générée par les usages électroniques récents (courriels, SMS), le système, baptisé « streamlined system » (littéralement système «  aérodynamique », c'est-à-dire au sens figuré « simplifié » —- la dénomination bulgare Обтекаема система signifiant également « système aérodynamique ») ne correspond en réalité pas en tous points à « l'orthographe SMS » utilisée par les Bulgares, qui emploient par exemple le chiffre 4 (en bulgare četiri) pour translittérer la lettre ч (č, tch), le chiffre 6 (en bulgare šest) pour translittérer la lettre ш (š, ch), ou la lettre q pour translittérer le я (ja, ia). Ce type de translittération informelle est surnommé en bulgare bg:Шльокавица (Šljokavica, terme qui désigne dans le langage courant une rakija de mauvaise qualité). Le ъ est parfois aussi translittéré y, ce qui, finalement, n'est pas plus illogique que le a du système Ivanov, lequel n'utilise le y que sous forme consonantique, sur le modèle du turc (Boyana). La translittération scientifique de ц en c, en particulier dans les combinaisons ци/ci ou цв/cv (еx. : Цветелина/Cvetelina, prénom féminin) reste assez courante dans les pratiques informelles. Au total, mêmes si elles sont considérées comme peu élégantes, les pratiques parallèles de translittération constituent une concurrence non négligeable pour le système officiel anglicisé. Elles sont fréquentes sur l'internet, et parfois même utilisées dans la rue.

Arrière-plan politique

Concernant le système officiel, on peut d'ailleurs légitimement s'interroger sur la logique qui consiste à partir des pratiques les plus « basiques », issues en fait de la nécessité matérielle (les téléphones portables à caractères cyrilliques sont rares, les systèmes de courriel en général peu compatibles avec des alphabets autres que le latin) pour construire une norme culturelle. Le caractère contraignant de cette norme anglicisée doit d'ailleurs être relativisé, puisque, par exemple, les citoyens bulgares peuvent demander que soit utilisé sur leurs passeports ou cartes d'identité un autre système de translittération, ce dont beaucoup ne se privent pas[18]. Dans la pratique quotidienne (courriels, affichage, panneaux routiers, etc.), le système officiel n'est d'ailleurs pas toujours utilisé à l'état pur et souvent mâtiné d'autres graphies. En effet, la dimension politique inhérente à toute option orthographique (le cas d'école étant la Révolution des signes en Turquie) n'intéresse guère la plupart des Bulgares.

En tout état de cause, ce système, qui rompt avec une norme cohérente et internationalement reconnue, n'a, malgré le caractère officiel qu'ont réussi à lui conférer ses auteurs dans le cadre restreint de l'État bulgare, aucun caractère contraignant pour les langues autres que l'anglais (notons cependant que les publications en anglais d'un certain niveau utilisent la norme internationale) et n'a donc pas sa place dans un contexte francophone[19]. D'une façon générale, son utilisation dans un cadre universitaire ou savant ferait apparaître, dans quelque pays que ce soit, son auteur sous un jour peu favorable.

Cependant, M. Ivanov est persuadé du caractère scientifique de sa démarche et propose même de l'utiliser pour la « re-romanisation » de l'anglais, c'est-à-dire, semble-t-il, en remplacement de l'Alphabet phonétique international[20].

La loi sur la translittération de 2009

L'activité de lobbying des auteurs du système culmina par l'adoption en mars 2009 de la loi bulgare sur la translittération, qui rend obligatoire le système Ivanov non seulement pour les organes et administrations d'État, mais aussi pour toutes les « personnes juridiques et physiques réalisant et utilisant des translittérations de noms géographiques, de noms de personnalités historiques et de réalités culturelles ainsi que des termes d'origine bulgare, dans leur domaine de compétence scientifique » (article 2, alinéa 3). L'alinéa 5 du même article précise en outre que la loi s'applique aux « personnes qui préparent, éditent ou publient des dictionnaires, encyclopédies, manuels ou ouvrages didactiques, des documents de référence didactiques, publicitaires ou autres ». Autrement dit, cette loi est censée s'appliquer également au domaine privé et à toutes les publications du pays[21]. Elle prévoit d'ailleurs dans son chapitre 4 des dispositions pénales envers les contrevenants (amendes pouvant aller jusqu'à 5000 leva, environ 2500 euros). Cela signifie concrètement qu'une personne publiant sur le sol bulgare un ouvrage en caractères latins et utilisant par exemple le système de l'ONU de translittération de l'alphabet cyrillique (également appelé « système scientifique de translittération ») pourrait être poursuivie pénalement. Une pétition en ligne a été initiée contre cette loi[22].

Articles connexes

Notes et références

  1. a et b (en) L.L. Ivanov, Toponymic Guidelines for Antarctica, Antarctic Place-names Commission of Bulgaria, Sofia, 1995.
  2. (en) M. Gaidarska, « The Current State of the Transliteration of Bulgarian Names into English in Popular Practice », Contrastive Linguistics, XXII, 1998, 112, pp. 69-84.
  3. Inventaire des outils de romanisation. Bibliothèque et Archives Canada. Ottawa 2006.
  4. (bg) Règlements pour l'édition des documents bulgares d’identité, Journal officiel, No 14, 2000.
  5. (en) L. L. Ivanov, « On the Romanization of Bulgarian and English », Contrastive Linguistics, XXVIII, 2003, 2, pp. 109-118. ISSN: 0204-8701; Errata, id., XXIX, 2004, 1, p. 157.
  6. Andreev A., I. Derzhanski (éditeurs). Българска академия на науките, Институт по математика и информатика, основан 1947/Bulgarian Academy of Sciences: Institute of Mathematics and Informatics, founded 1947. Sofia : Multiprint Ltd., 2007, 64 p. (publication bilingue en bulgare et anglais) ISBN 978-954-8986-27-4
  7. (en) United Nations Document E/CONF.98/CRP.71. 17 August 2007.
  8. (bg) Journal officiel, No. 19, 13 mars 2009.
  9. a et b (en) USBGN, Romanization Systems and Roman-Script Spelling Conventions, 1994, pp.15-16.
  10. (ru) Ordonnance No 1047 du 31.12.2003. Ministère de l'Intérieur de la Fédération de Russie.
  11. (uk) Résolution de la Commission ukrainienne sur la question de la terminologie légale. Record n°2 de 19.04.1996.
  12. (uk) Ordonnance No 55 du Conseil de Ministres d'Ukraine "Au sujet de la régularisation de la transcription de l'alphabet ukrainien par l'alphabet latin". 27 janvier 2010.
  13. (en) L. Ivanov, D. Skordev and D. Dobrev. The New National Standard for the Romanization of Bulgarian. Mathematica Balkanica. New Series Vol. 24, 2010, Fasc. 1-2. pp.121-130. ISSN 0205-3217
  14. Valentin Stankov, Нов правописен речник на българския език. БАН, Издателство Хейзъл, 2002, p. 51. ISBN 954-8283-61-1
  15. Cf. Dimităr Skordev, Някои български думи, които стават неразличими след транслитериране по сега действащия стандарт (Quelques mots bulgares ne pouvant être différenciés après translittération selon le système à présent en vigueur, site de la faculté de mathématiques et d'informatique de l'université de Sofia, consulté le 22 mars 2010).
  16. Cf. par exemple (bg) Dimităr Skordev, Някои предложения за транслитерация (Quelques propositions concernant la translittération, site de la faculté de mathématiques et d'informatique de l'université de Sofia, consulté le 21 mars 2010).
  17. Vladi Georgiev, Защо смятам, че не бива да има стандартен начин за изписване на кирилицата с латиница (Pourquoi je considère qu'il ne faut pas qu'il y ait une méthode standard pour écrire le cyrillique en alphabet latin, site bulport, consulté le 21 mars 2010).
  18. Cf.Règlements pour l'édition des documents bulgares d’identité, Journal officiel, No 14, 2000, chapitre I, article 4 : « По искане на гражданите имената им, съдържащи характерни букви и буквосъчетания, могат да бъдат изписани на латиница по начин, различен от английската транслитерация в пръв документ за самоличност. Промяна в следващ документ може да става само след представяне на други официални документи, съдържащи исканото изписване, или след представяне на съдебно решение. »
  19. M. Ivanov parle d'ailleurs expressément, dans son article (en) « On the Romanization of Bulgarian and English », publication originale in Contrastive Linguistics, XXVIII, 2003, 2, pp. 109-118. ISSN: 0204-8701; Errata, id., XXIX, 2004, 1, p. 157, de « system for English transliteration of Bulgarian names », ou encore de « Streamlined System for English transliteration of Bulgarian names ».
  20. Ibid., V.
  21. Cf. Vilijana Gavazova, Правителството гласува Закона за транслитерацията (Le gouvernement vote la loi sur la translittération, site du quotidien Dnevnik, article du 10 décembre 2008, consulté le 22 mars 2010).
  22. Петиция Против закона за транслитерацията предложен от министерски съвет (Pétition contre la loi de translittération proposée par le conseil de ministres, site bgpetition.com, consulté le 22 mars 2010).

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