Patriotisme économique

Patriotisme économique

Le patriotisme économique désigne un comportement spécifique du consommateur, des entreprises et des pouvoirs publics consistant à favoriser le bien ou le service produit au sein de leur nation ou de leur groupe de nations[1].

Pour les partisans d'une politique de patriotisme économique, il s'agit de promouvoir l'excellence économique du pays. Le concept est cependant largement dénoncé comme « un cache-sexe du protectionnisme »[2]. Il est parfois lié à l'hostilité aux acquisitions par des groupes étrangers d'entreprises considérées comme stratégiques pour l'économie du pays.

Sommaire

Objectifs

L'objectif est de soutenir l'activité économique et la cohésion sociale. Les partisans du patriotisme économique l'assimilent à une légitime défense d'intérêts économiques locaux (nationaux ou européens dans le cas des pays de l'union européenne). Certaines des méthodes utilisées visent à bloquer la concurrence externe et sont ainsi considérées comme du protectionnisme. Les actions menées par le gouvernement français sous la bannière du patriotisme économique ont toutefois généralement été peu suivies d'effets mesurables, par exemple dans le dossier emblématique du rachat d'Arcelor par Mittal Steel.

Intervenants, domaines, critères

Les initiatives pour atteindre ces objectifs peuvent être d'origines diverses, publiques ou privées. La forme principale est d'ordre étatique (étatisme) en visant à créer les conditions permettant aux autorités politiques et administratives d'intervenir de façon censée plus judicieuse dans les choix économiques selon les critères annoncés (ici la sauvegarde des intérêts de la "patrie").

Ces critères peuvent différer de ceux de la rentabilité financière à court terme qui serait imposée de l'extérieur par une mondialisation non maîtrisée. En ce sens le patriotisme économique rejoint certaines thèses de l'altermondialisme et du souverainisme.

Au niveau organisationnel, l'objectif affiché d'accroître la compétitivité de l'économie et la cohésion sociale se traduit par la stimulation du développement économique des territoires, en structurant les relations des organismes territoriaux avec les entreprises qui y sont implantées.

  • Le versant défensif vise à protéger des prises de participation non anticipées de type OPA hostile (Danone, Arcelor...).
  • Le versant offensif a au contraire pour objectif affiché de stimuler l'émulation et la compétitivité en définissant des stratégies d'anticipation structurées et innovantes.

Origine de l'expression

L'expression est surtout employée en France, depuis au moins les années 1990[3]. La politique d'intelligence économique y a été relancée en 2003 à la suite d'une rumeur d'OPA hostile sur une grande entreprise immatriculée dans ce pays.

Issue du rapport du député UMP Bernard Carayon, Intelligence économique, compétitivité cohésion sociale[4], l'expression « patriotisme économique » a été employée à cette occasion par le Premier ministre Dominique de Villepin le mercredi 27 juillet 2005 au cours d'une conférence de presse à la suite des rumeurs d'OPA hostile sur Danone.

Suite à ses travaux sur l'intelligence économique, Bernard Carayon a développé le concept de "Patriotisme économique"[5]. Il estime que le patriotisme économique se justifie par l'intérêt pour tous de la « protection » d'une industrie spécifique, au nom d'une solidarité d'intérêts : "il n'y a pas d'intelligence économique sans solidarité d'intérêts et d'affection". Il estime que "le patriotisme économique n'est pas plus un nationalisme qu'un conservatisme: c'est le garant de la cohésion sociale, un catalyseur d'énergie". Il se justifierait par les "risques" de la mondialisation : "délocalisations, fuite de nos cerveaux, perte de la maîtrise ou déstabilisation de nos entreprises petites ou grandes".

Dominique de Villepin avait a notamment évoqué la « protection » des entreprises jugées stratégiques ou situées sur des marchés sensibles. Il s'agit alors de désigner des secteurs stratégiques - tels la recherche ou la sécurité des systèmes d'information - et de notamment réglementer les acquisitions (OPA) des sociétés par des capitaux étrangers. Un décret visant la protection des secteurs jugés stratégiques par l'État a été publié au Journal officiel du 31 décembre[6]. Il précise 11 domaines concernés, incluant la recherche, la production en matière d'armement ou toute industrie fournissant le ministère de la défense, les systèmes de technologies de l'information pouvant être utilisés dans le domaine civil et militaire, la sécurité privée, la lutte contre « l'utilisation illicite, dans le cadre d'activités terroristes, d'agents pathogènes ou toxiques », la cryptologie, les systèmes d'interceptions ainsi que les jeux d'argent.

L'expression a marqué les esprits et attiré un certain nombre de commentaires, en particulier soulignant que, comme avec du protectionnisme classique, la définition des industries bénéficiant des aides de l'État était plus le fruit de considérations politiciennes que stratégiques, ou qu'il n'y avait aucun fondement économique à faire payer la société pour la défense d'intérêts particuliers.

Analyse (cas de la France)

Comparaison avec la politique économique des États-Unis

L'ambassadeur américain en France déclare : "Je trouve cela bien. Nous connaissons cela aussi". Ainsi, les États-Unis disposent d'un Comité pour l'investissement étranger aux États-Unis (CFIUS) chargé d'évaluer les acquisitions d'entreprises américaines et composé de 11 agences US, incluant les départements de la Défense, du Trésor, et du Commerce, de même que le département de la sécurité intérieure[7].

Les États-Unis ne se priveraient d'ailleurs pas d'employer les réseaux et technologies informatiques dans le sens de leurs intérêts économiques (Echelon).

Critique libérale

Selon la plupart des commentateurs de cette tendance, le patriotisme économique correspondrait à une forme de protectionnisme qui, visant à bloquer la concurrence externe, ne permettrait pas de profiter des avantages d'une économie ouverte et irait ainsi en sens contraire de l'objectif affiché d'émulation et de compétitivité. Il jouerait donc contre les intérêts nationaux. Le gouvernement français serait donc tenté par un nouveau colbertisme. Concrètement, le consommateur sacrifiant ses intérêts enrichit le producteur national aux dépens de lui-même et du producteur étranger.

Ce serait aussi le paravent d'une forme de collusion et consanguinité entre dirigeants relevant de "l'establishment" tant public que privé (ex nomenklatura en Russie, anciens élèves de l'ENA en France)

Autres critiques

  • Certains cercles voient un manque de doctrine théorique, notamment le cercle des économistes, dans une parution de novembre 2006.
  • Les efforts menés au titre du patriotisme économique n'ont guère de résultats mesurables et peuvent même se révéler contre-productifs, en pénalisant l'image internationale de la France comme économie ouverte et en handicapant l'internationalisation des groupes que le gouvernement entend protéger. Nicolas Véron du cercle de réflexion Bruegel parle de « partenaires échaudés » et écrit que « peu de responsables français ont conscience de l'empreinte profonde laissée en 2004-2005 par les affaires Aventis, Alstom et EADS dans le débat économique allemand ». Il considère que la politique protectionniste est responsable des mesures protectionnistes « préoccupantes » prises par l'Espagne ou l'Allemagne[8].
  • Absence de stratégie de long terme : c'est un fait que jusque septembre 2005, il n'y avait pas de relation entre le haut responsable à l'intelligence économique et le délégué interministériel au développement durable. Depuis 2005, cette coordination est réalisée en France.
  • Seules les grandes entreprises seraient concernées par ce concept ; en réalité, la politique publique de la France cherche à intégrer les PME via la structuration de pôles de compétitivité et le réseau des chambres de commerce.
  • L'absence de dimension européenne de la vision : en réalité, la politique publique d'intelligence économique française cherche à se coordonner avec celle de l'Allemagne.
  • L'asymétrie éthique, les prises de contrôle de sociétés étrangères par des sociétés du pays sont considérées légitimes tandis que celles en sens inverse sont vues comme des agressions ne respectant pas les règles du jeu.

Notes

  1. (en) The Economist, 7 février 2009, p. 9 et suivantes
  2. The Economist hors-série : the world in 2007 : Economic patriotism is « the flattering label for plain old protectionism »
  3. Voir par exemple Le patriotisme économique en France, de Jean-Louis Levet, dans Challenges, mars 1992
  4. p. 11
  5. "Patriotisme économique, de la guerre à la paix économique"
  6. Voir Site de publication du Journal Officiel.
  7. Site du CFIUS
  8. Nationalisme économique, l'exception française, La Tribune, 4 février 2008

Bibliographie

  • Bernard Carayon, Patriotisme économique, de la guerre à la paix économique, Le Rocher, 2005.
  • Eric Denécé, Claude Revel, L'autre guerre des États-Unis, les secrets d'une machine de conquête, Robert Laffont, 2005.

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