Flûte (bateau)

Flûte (bateau)
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C'est à Hoorn, port de commerce alors aussi actif qu'Amsterdam, qu'est développée la première flûte, à la fin du XVIe siècle.
La flûte, « navire rond » à forte capacité de transport permet à la Hollande d'acquérir la première marine marchande d'Europe au XVIIe siècle (gravure de 1647).
Il existe de nombreuses variantes de la flûte. Ces trois exemplaires peints par Abraham Storck, sont armés en baleinière.
Une grosse flûte hollandaise. Le navire est à même d'affronter toutes les mers du monde. La Compagnie des Indes hollandaise en utilise de nombreux exemplaires.
Attaque des flûtes françaises le Lys et lAlcide par les Anglais. Au XVIIIe siècle, on dit d'un vaisseau de ligne qu'il est « armé en flûte » lorsque ses plus fortes batteries lui sont retirées pour qu'il puisse servir de transport de troupes et de matériel.

Une flûte est un navire de charge hollandais équipé de trois mâts aux voiles carrées apparu à la fin du XVIe siècle[1]. Optimisé pour le transport, peu coûteux à produire, la flûte fut un facteur important dans l'essor du commerce maritime des Pays-Bas aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le navire, très solide, navigue sur toutes les mers du monde et connait aussi des utilisations militaires dans la marine néerlandaise ou pour la Compagnie des Indes. Au XVIIIe siècle, la flûte conserve son rôle commercial mais son utilité militaire s'efface au profit des vaisseaux de ligne « armés en flûte » pour le transport de troupes. Au XIXe siècle, on désigne ce navire sous le nom de corvette de charge dans la marine française.

Sommaire

Un navire dabord destiné au commerce (XVIIe siècle)

La première flûte, fluit en hollandais, aurait été construite en 1595 à Hoorn, port alors aussi actif qu'Amsterdam, sur les dessins du commerçant Pieter Jansz Vael[2]. Le navire, aux formes trapues, particulièrement marines, est capable daffronter les mers les plus dures, la mer du Nord comme locéan Pacifique[3]. La flûte est de faible tirant deau, conçue au départ pour sortir des ports néerlandais les hauts-fonds sableux sont nombreux. « Navire rond », aussi bien à lavant quà larrière pour avoir une capacité de charge maximale, sa longueur varie de 30 à 43 m environ au XVIIe siècle[4]. Cest une flûte, la Concorde, qui accompagne le vaisseau le Horn, dans lexpédition de deux ans et dix jours (1615-1617) de Schouten et Lemaire qui franchit, pour la première fois, le cap Horn[4]. L'origine du nom « flûte » reste discutée. Elle provient peut-être de l'étroitesse du pont du navire, au moins à ses débuts[5]. La flûte est assez rapidement copié par les voisins allemands (fleute), anglais (fly-boat), avec des variantes selon les besoins : dans la Baltique, le navire est doté dune grande ouverture sur larrière pour le commerce du bois ; dans les mers boréales, on croise des flûtes baleinières avec une coque renforcée à lavant contre les icebergs et disposant dengins de levage pour les cétacés capturés[5].

Au XVIIe siècle, les Néerlandais dominent les mers. La flûte est la bête de somme de cette prospérité commerciale. Colbert, frappé comme ses contemporains par limportance de la flotte marchande des Provinces-Unies a essayé de la faire quantifier. Selon son enquête de 1664, la flotte hollandaise est la première dEurope avec 6 000 navires et 400 000 tonneaux de jauge, loin devant celle de lAngleterre et de la France à ce moment [6]. Presque tous ces navires sont des flûtes, ce qui donne une idée de limportance qua tenu ce moyen de transport dans lhistoire économique de lEurope au XVIIe siècle. De construction rustique, la flûte se manœuvre facilement et est très économe en équipage, à tonnage égal, comparée aux autres types de navires. Un rapport français de 1696 souligne les avantages de la flûte avec des détails intéressants sur la façon dont est « rentabilisé » au maximum le navire :

« Les Hollandois ne naviguent guères pour le commerce quavec des flûtes quils font escorter en temps de guerre par des frégates armées. Ce sont de grands vaisseaux qui ont de grands fonds de calle qui peuvent contenir beaucoup de marchandises (…), mais qui, quoique dune construction lourde et pesante, résistent mieux à la mer et pour lesquels il ne faut pas tant dhommes équipagés (sic) que pour les autres vaisseaux. Les François sont obligés de mettre quatre ou cinq hommes déquipage sur les vaisseaux de 20 à 30 tonneaux pour les faire naviguer, les Hollandais nen mettent que deux ou trois au plus ; sur un vaisseau de 150 à 200 tonneaux, les François mettent 10 à 12 hommes, les Hollandois que 7 ou 8. Les François mettent 18, 20 à 25 hommes sur un vaisseau de 250, 300 à 400 tonneaux, les Hollandois nen mettent que 12 ou 16, 18 tout au plus. (…) Les François fabriquent leurs vaisseaux de bois de chesne chevillé de fer, ce qui coûte beaucoup : la plupart des vaisseaux hollandois, surtout ceux qui ne naviguent guères plus loin quen France ne sont faits que de sapin et chevillés de bois, et quoi quune fois plus grands coûtent moitié moins à construire que les nôtres. Ils ont aussi les agrès à meilleur marché, ils sont plus à portée que nous du Nord, d ils tirent le fer, les ancres, le chanvre pour les câbles et cordages quils fabriquent eux-même aussi bien que les toiles à voiles. »[7]

La robustesse de la flûte lui permet dembarquer aisément une vingtaine de canons lors des voyages dans les zones à risque comme la Méditerranée (contre les « Barbaresques »), les Antilles (contre les pirates) et locéan Indien (contre les concurrents portugais et anglais ou pour négocier en position de force face à un prince indigène)[8]. Compte-tenu de l'importance du trafic dans ces espaces maritimes, on en conclu que sorties de la mer du Nord, beaucoup de flûtes portent à un moment ou à un autre de l'artillerie. Le rôle militaire du navire est donc loin d'être négligeable, particulièrement pour la Compagnie des Indes, qui doit veiller à la sécurité de ses précieux chargements.

Les évolutions : l'« armement en flûte » des vaisseaux de guerre (XVIIIe siècle)

Si la flûte armée est à même de se faire respecter dans les mers lointaines, ce n'est pas le cas dans les eaux européennes ou lapparition du vaisseau de ligne, vers 1630-1640, la déclasse totalement. La flûte marchande poursuit sa carrière, mais en terme militaire, le mot se met à désigner progressivement ce que dans la marine de guerre actuelle on appellerait un navire logistique ou un transport de troupes. Déjà sous Richelieu, dans lescadre de Sourdis, on remarque la présence dune flûte-hôpital[4]. Au XVIIIe, un bâtiment de guerre, peu ou pas artillé volontairement, est dit « armé en flûte » lorsquil sert de transport aux armées pour les soldats, les munitions, les vivres[4]. La flûte militaire est souvent une petite frégate ou un vaisseau de guerre ancien qui effectue ses dernières années de service comme transport avant dêtre rayé des effectifs. Le bâtiment, privé de ses batteries basses, les plus lourdes, ne garde généralement que sa batterie haute de petit calibre et navigue sous la protection des vaisseaux de guerre. Larmement en flûte a aussi pour intérêt une vitesse plus élevée quun navire marchand réquisitionné, car le vaisseau de ligne dorigine, mieux toilé et plus finement taillé que lunité civile, peut essayer de senfuir en cas de tentative dinterception.

La Compagnie des Indes, qui construit de gros navires fortement artillés pour locéan Indien, est une habituée des armements en flûte afin de laisser plus de place aux passagers et aux marchandises. La Compagnie va même jusquà équiper certains de ses navires de canons factices, ce qui ne pose guère de problème pendant la longue période de paix qui va de 1713 à 1744, mais devient nettement plus difficile lorsquéclate la guerre de Succession dAutriche. En 1746, au large de Négapatam, il faut toute lhabileté de La Bourdonnais pour livrer bataille avec succès contre les forces de Peyton alors quun seul de ses 9 navires porte toute son artillerie et que les autres unités, issues de la Compagnie des Indes, sont en flûte et encombrées de troupes.

La Marine royale connait une expérience voisine en 1755, lorsque Versailles décide denvoyer 3 000 soldats pour le Canada. Lopération, montée en temps de paix, se fait au moyen dune grosse flotte de 20 bâtiments dont 17 sont armés en flûte et nont conservé quune vingtaine de canons chacun pour faire place aux troupes embarquées. Lexpédition frise la catastrophe lorsque Londres, qui a décidé entre-temps dentrer en guerre sans déclaration officielle, attaque lescadre au large de Terre-Neuve et réussit à semparer de deux navires[9]. Lors de la guerre dAmérique, les gros convois de transport de troupes (mélangeant flûtes et navires civils) naviguent sagement sous la protection des escadres et assez peu sont interceptés, du côté français comme anglais.

En France, le capitaine de flûte, ancien pilote ou maître déquipage, est hiérarchiquement subordonné à lenseigne de vaisseau et même au lieutenant de frégate, ainsi quau capitaine de brûlot[4]. En 1786, le ministre de la marine, de Castries, supprime ce grade qui avait été le plus bas de la hiérarchie des officiers de vaisseau depuis Colbert. Cétait néanmoins une récompense recherchée par les capitaines marchands qui demeuraient cependant roturiers alors que les lieutenants de frégate sacheminaient souvent vers lanoblissement. Ceux en exercice en 1786 deviennent de facto sous-lieutenants de vaisseau[4].

Dans le domaine fluvial, le mot « flûte » désigne un bateau de charge, effilé à l'origine, fréquentant l'Yonne, la haute Seine et la Marne. Avec l'extension du réseau navigable au XIXe siècle, ce bateau va évoluer vers des formes beaucoup plus pleines en bateau de canal. Il va engendrer trois types principaux : la flûte de Bourgogne, la flûte de l'Ourcq et la flûte du Berry.

Notes et références

  1. Définitions lexicographiques et étymologiques de « Flûte » du CNRTL.
  2. Information tirée de la version néerlandaise de l'article « flûte ».
  3. Patrick Villiers, Jean-Pierre Duteil, LEurope, la mer et les colonies, XVIIe-XVIIIe siècle, Hachette supérieur, Carré Histoire, 1997, p. 14.
  4. a, b, c, d, e et f Michel Vergé-Franceschi, Dictionnaire dHistoire Maritime, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2002, p. 610-611.
  5. a et b Information tirée de la version néerlandaise de l'article « flûte ».
  6. La flotte marchande anglaise disposerait en 1664 de 200 000 tx de charge, la flotte française de 150 000 tx et la flotte espagnole de 100 000 tx. Patrick Villiers, Jean-Pierre Duteils, opcit., p. 11.
  7. Rapport conservé aux Archives nationales. L'orthographe d'époque a été respectée. Extrait cité par Patrick Villiers et Jean-Pierre Duteil, LEurope, la mer et les colonies, XVIIe-XVIIIe siècle, opcit., p. 26-27.
  8. Patrick Villiers, Jean-Pierre Duteil, opcit., p. 15.
  9. Il sagit des navires lAlcyde et le Lys. Lescadre était commandée par Dubois de La Motte. Lucien Bély, Les relations internationales au XVIIe-XVIIIe siècle, Presses Universitaires de France, collection Sedes, 1992, p. 521.

Voir aussi

Bibliographie

  • Michel Vergé-Franceschi (dir.), Dictionnaire dHistoire maritime, Paris, éditions Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2002, 1508 p. (ISBN 2-221-08751-8 et 2-221-09744-0) .
  • Patrick Villiers, Jean-Pierre Duteil et Robert Muchembled (dir.), LEurope, la mer et les colonies, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, Hachette supérieur, coll. « Carré Histoire » (no 37), 1997, 255 p. (ISBN 2-01-145196-5) .
  • Source bibliographique : Edmond Pâris et Pierre de Bonnefoux, Dictionnaire de la marine à voile [détail des éditions].

Articles connexes

Liens externes

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