Affaire Jaccoud

Affaire Jaccoud
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L'affaire Jaccoud, appelée aussi « Affaire Poupette » est un scandale judiciaire qui s'est déroulé en Suisse dans les années 1960. Certains commentateurs y voient une erreur judiciaire.

Sommaire

Un meurtre

Le 1er mai 1958, Charles Zumbach, vendeur de machines agricoles de 70 ans, est assassiné à Plan-les-Ouates. Au moment où son épouse rentre à la maison, elle entend quatre coups de feu et des appels à l'aide. Tout de suite, elle est bousculée vers le jardin par un inconnu qui se met à tirer sur elle. (Plus tard elle se révélera incapable de se souvenir des traits du malfaiteur.) Celui-ci - était-il seul ? - retourne alors, semble-t-il, vers Charles Zumbach blessé (très probablement dans la maison), et l'achève à coups de couteau. Finalement, l'assassin part sur une bicyclette[1].

QG de trafic d'armes

Charles Zumbach était propriétaire d'un commerce de machines agricoles à Plan-les-Ouates. Mais - cela sera révélé plus tard - son magasin servait aussi de quartier général à une bande internationale de criminels et de trafiquants d'armes, conduite par un ancien de la Légion étrangère qui se faisait appeler «Reymond»[2].

Pierre Jaccoud, l'avocat accusé

Lorsque la police interroge André Zumbach, le fils de la victime, celui-ci explique que, dans la nuit de l'assassinat, il a reçu deux appels téléphoniques sur son lieu de travail, une station de radio à Genève. Son interlocuteur inconnu n'a pas parlé. André Zumbach suspecte cet anonyme d'avoir voulu s'assurer qu'il ne se trouvait pas lui-même dans la maison de ses parents. C'est alors qu'un avocat genevois connu, Pierre Jaccoud, est soupçonné d'être l'auteur de ces appels. Pierre Jaccoud aurait eu en effet, pendant huit ans, une liaison avec Linda Baud, secrétaire de direction de cette radio genevoise. Jaccoud l'appelait « Poupette ». Or, « Poupette » était devenue la maîtresse d'André Zumbach et voulait se séparer de Jaccoud. Ce dernier lui aurait écrit de nombreuses lettres désespérées pour la convaincre de rester avec lui. N'ayant rien obtenu d'elle, Jaccoud, huit mois avant l'assassinat, aurait même envoyé à son nouvel amant, André Zumbach, des photos de Linda nue. La police suspecte alors Jaccoud d'avoir commis l'assassinat[3].

Expertises contestées

La police perquisitionne alors l'appartement de Jaccoud, en voyage d'affaires à Stockholm comme vice-président de la Chambre de commerce de Genève. Chez lui on découvre des traces de sang sur un manteau et sur un couteau marocain. Mais Jaccoud et la victime ont le même groupe sanguin. L'expertise du professeur bâlois Erik Undritz est donc sans portée. On trouve également sur le couteau des cellules de foie frais (dont on ne détermine pas précisément l'origine). Or celles-ci pourraient provenir d'un simple sandwich au foie, donc d'origine animale… Jaccoud possédait aussi deux pistolets, mais ce ne sont pas les armes du crime. Enfin, on a trouvé sur la route près de la maison des Zumbach un bouton, semblable à ceux d'un des manteaux de Jaccoud, que celui-ci aurait déposé dans un container destiné aux vêtements usagés, et auquel il manquait précisément un bouton. Lorsque Jaccoud rentre de voyage, il est arrêté. Dans sa prison, Jaccoud a une crise de nerfs et passe le plus clair de son temps à l'infirmerie.

Le procès

Le 14 janvier 1960, le procès s'ouvre devant la Cour d'Assises de Genève. L'affaire a fait grand bruit et a attiré l'attention bien au-delà des frontières suisses. Jaccoud est défendu par le ténor du barreau français René Floriot. Du côté de l'accusation se tient le procureur général Charles Cornu. On remarque bien des confusions ; lors d'une confrontation, l'épouse de Zumbach ne reconnaît pas Jaccoud comme son agresseur, mais elle identifie en revanche... un policier. Linda Baud, « Poupette », pour sa part, assure qu'à l'époque de l'assassinat, elle n'était plus la maîtresse d'André Zumbach, mais celle d'un autre homme. Malgré cela, Jaccoud est condamné à sept ans de prison, pour homicide simple. Les jurés ont délibéré durant trois heures[4].

Pour la presse parisienne, l'affaire est symbolique de la mentalité suisse du « compromis ». Selon elle, Jaccoud est victime de la morale calviniste des Genevois. Furieux de ces accusations, des étudiants brûlent des journaux parisiens devant le Tribunal. Une ultime demande de révision du procès Jaccoud est rejetée en dernière instance en 1980. Pierre Jaccoud meurt en 1994.

Le contexte[5]

Au moment où s’ouvre le procès de Pierre Jaccoud, on est saisi par son retentissement mondial. Cet engouement doit beaucoup au prestige de la Cité de Calvin. La Genève des années 50 connaît une prospérité économique exceptionnelle. En pleine guerre froide, elle représente un lieu de rencontre discret pour diplomates et hommes d’Etat. D’importants traités de paix y sont signés. C’est aussi le terrain de jeu préféré de toutes sortes de barbouzes.
Alors qu’elle connaît un rayonnement international, Genève n’apprécie donc pas que la France s’immisce dans ses affaires. De ce fait, les avocats et experts français auxquels fait appel Pierre Jaccoud vont susciter un profond sentiment antifrançais. On se moque de la toge noire, très parisienne, de l’avocat de la défense, René Floriot. Son éloquence est suspecte. De même, lorsque deux sommités, Lebreton et Muller, remettent en cause les méthodes d’analyse de leurs collègues suisses, le public gronde. Pour qui se prennent-ils ces donneurs de leçons ? Ces tensions n’épargnent pas la presse. La «Tribune de Genève» critique la façon dont les chroniqueurs hexagonaux couvrent l’affaire.
Particulièrement visé, «Paris Match»[6] crie à l’atteinte intolérable aux traditions de confraternité.

La controverse

Cette affaire a suscité bien des commentaires. C'est « un des dossiers les plus troublants, les plus énigmatiques qui aient jamais défrayé la chronique judiciaire de [la Suisse ]»[7]. Gerhard Mauz a même considéré le cas comme une deuxième « Affaire Dreyfus »[8].

Selon Hans Martin Sutermeister, qui a étudié le procès, il s'agit d'une pure erreur judiciaire, liée aux erreurs des expertises légales[9]. Le médecin bernois a longtemps tenté de critiquer les criminologues, qui ont participé au procès, entre autres Pierre Hegg[10].

Sutermeister, en tant qu'observateur du procès, n'appréciait pas les méthodes d'expertise de M. Hegg, un « autodidacte sans formation approfondie, qui s'est trompé déjà souvent. » Il avance sa théorie. Selon lui, Charles Zumbach aurait été assassiné parce qu'il aurait fourni à des rebelles algériens des explosifs pour une contre-valeur de 12 000 dollars. Or ces explosifs ne fonctionnaient pas. Sur cette piste, le détective [Sutermeister] a découvert qu'une bande d'escrocs internationaux et des marchands d'armes utilisaient le garage de Charles Zumbach comme quartier général pour leurs activités criminelles. Dirigée par l'ancien légionnaire « Reymond », un ancien d'Indochine, cette bande possédait une collection de poignards et de couteaux dans le garage de Zumbach - sans doute en toute connaissance du propriétaire. Et parmi ces armes se seraient trouvées les armes du crime. Source : Der Spiegel 45/1960 du 2 novembre 1960, page 71[11] L'argument principal de Sutermeister est que les analyses de sang n'ont pas été bien menées[11].

Selon l'avocat Horace Mastronardi, l'affaire Jaccoud était "la plus grande erreur judiciaire de l'après-guerre"[12].

Film

Dans la série Fernsehpitaval en 1974, sous la direction de Wolfgang Luderers, l'affaire sous le titre Les photos de nus[13].

Liens externes

Bibliographie

  • Stéphane Jourat, L'Affaire Jaccoud, Éditeur : Fleuve Noir, 1992.
  • (de) Jürgen Thorwald Die Stunde der Detektive - Bd.1 Blutiges Geheimnis, Knaur Taschenbuch 1972.
  • Jean Duché, Pourquoi Jaccoud a-t-il tué? Flammarion 1960. ASIN B0027OXPYK

Références

  1. Selon L'Affaire Poupette, Time Magazine, 15 février 1960
  2. Ein gewisses Lächeln, Der Spiegel, 45/1960, 02.11.1960, page 71.
  3. Son mobile initial aurait été d'entrer dans la maison pour récupérer les photos de « Poupette « nue. Source : Die 50er Jahre. Ein dramatisches Jahrzehnt in Bildern., Ringier-Dokumente, Ringier Zürich o. J., S. 53.
  4. The Verdict, Time Magazine, 15 février 1960.
  5. Laghnimi, N. Résumé de Jean-Noël Cuénod. "Genève au centre du monde: On ne saurait comprendre l’affaire «Poupette» hors de son contexte: celui d’une ville à l’apogée de sa renommée." In: Grands Procès: Grandeur et décadence d’un puissant notable genevois, reconnu coupable de meurtre. Tribune de Genève
  6. Voir Paris Match du No 563 du 23.01.1960, No 564 du 30.01.1960, et No 566 du 13.02.1960
  7. Sylvie Arsever, Affaire Jaccoud: l'ombre d'un doute?, Le Temps, 9 juillet 2007.
  8. Gerhard Mauz,«Ein Mord, ein Knopf, und Calvins Geist, Der Spiegel 14/1965, 31.03.1965, page 119.
  9. Sutermeister, Hans Martin (1976): Summa Iniuria - Ein Pitaval der Justizirrtuemer: fuenfhundert Faelle menschlichen Versagens im Bereich der Rechtsprechung in kriminal- und sozialpsychologischer Sicht, Bâle: Elfenau Verlag, 1976, page 124.
  10. « Ein gewisses Lächeln », Der Spiegel 45/1960, 2 novembre 1960, page 71.
  11. a et b «Ein gewisses Lächeln», Der Spiegel 45/1960, 2 novembre 1960, page 71.
  12. Roger d'Ivernois. "Après la démission de deux juges à la Cour de cassation: Les défenseurs de Pierre Jaccoud cherchent un Zola moderne". Journal de Genève, 01.06.1976, p. 12.
  13. spezial - Fernsehpitaval, Deutsches Rundfunkarchiv 2006, page 11.

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