Origines du Goulag

Origines du Goulag

La question des origines du Goulag fait débat. A quelle date peut-on situer la mise en place du système du Goulag ? Prend-il ses sources dans la nature même du régime soviétique ? Deux points de vue coexistent:

Un troisième point de vue existait jusqu'à la fin des années 1980 : le négationnisme du Goulag, promu des membres, de moins en moins nombreux, des partis communistes inféodés au pacte de Varsovie : il affirmait que le Goulag n'était qu'une administration de camps de rééducation par le travail, plus proche du scoutisme que d'un camp de détention, voire que ce n'était qu'une invention des officines de propagande de la CIA. Les partisans de ce point de vue tels Roger Garaudy, Jean Elleinstein ou Pierre Daix sont tous passés, à tour de rôle, à l'un des deux points de vue actuellement en discussion.

Sommaire

Le problème de l'origine du Goulag

Peu de temps après leur arrivée au pouvoir, les bolcheviks utilisent le système concentrationnaire comme moyen de répression politique. Dès le 4 juin 1918, Trotsky, alors commissaire du peuple à la guerre, exige la réclusion des prisonniers tchécoslovaques qui refusent de se rendre en camps de concentration[1]. Le 9 août 1918, Lénine ordonne par télégramme au comité bolchévique de la province de Penza d’enfermer dans un « camp de concentration les koulaks, les prêtres, les Gardes blancs et autres éléments douteux. »[2] L’organisation de ces camps, qui existent sans assise juridique en été 1918, est règlementée en avril 1919 par un décret du Commissariat à l’Intérieur qui les différencie des « camps de travail coercitif » pour condamnés de droit commun. Cependant, la distinction entre « camp de concentration » et « camp de travail coercitif » reste alors purement théorique. En effet, une instruction de 17 mai 1919 ordonne d’emprisonner, toutes catégories confondues, dans le même type de camp les soldats prisonniers, les déserteurs, les condamnés pour « parasitisme, proxénétisme et prostitution », tout comme les « otages issus de la haute bourgeoisie », les « fonctionnaires de l’ancien régime » etc., ces derniers groupes arrêtés à titre de « mesure prophylactique » par la Tchéka et enfermés sans jugement[3].

Les bolchéviques ne cachent pas l'utilisation de cet ensemble de mesures effectuées dans le cadre de la « terreur rouge » et du « communisme de guerre », qu'ils justifient comme une réponse nécessaire à la « Terreur blanche » monarchiste et à l'invasion de la Russie par de nombreuses armées étrangères. Le contexte historique de la guerre civile ne permet pas alors, selon certains historiens, d'assimiler les camps de concentration ouverts à partir de 1918 au futur Goulag stalinien. Ceux-ci seraient à considérer comme les instruments d'un combat à mort, « sorte d'abcès de la guerre civile qui ne devaient servir aucun dessein économique »[4] à la différence du Goulag.

Le camp « blanc » est d'ailleurs le premier à ouvrir des camps de concentration lors de la guerre civile : après la reconnaissance de l'indépendance de la Finlande — jusqu'alors province russe — par les bolchéviques le 18 décembre 1917, la guerre civile s'y déchaîne aussitôt et aboutit à la victoire des blancs soutenus par l'armée allemande et à l'écrasement de l'insurrection communiste. Les blancs mettent alors en place des tribunaux d'exception qui envoient à partir de mai 1918 près de 30 000 « rouges » en camps de concentration[5]. Outre ces camps finlandais (cf. prémices), la Pologne du général Pilsudski entasse environ 40 000 soldats de l'Armée rouge faits prisonniers après la défaite de cette dernière devant Varsovie en août 1920 dans des « camps de concentration », dont celui de Ztalkowo. Plusieurs milliers de ces soldats seront mis gratuitement à disposition des fermiers et entrepreneurs polonais de la région, et la plupart d'entre eux mourront dans les années 1920 des mauvaises conditions de vie et des épidémies de choléra[6]. Dans une lettre du 31 aout 1919 au représentant de la Croix-Rouge, le docteur Montandon — représentant de cet organisme en Russie — fait part du refus du général Soutine — adjoint de l'amiral Koltchak — de « confier tous les camps de concentration à la Croix-Rouge américaine ».

Cependant, seul le système de camps bolchevik deviendra permanent après la fin de la guerre, pour la première fois dans l'histoire d'un pays en paix.

Par ailleurs, l'isolation d'opposants politiques du reste de la société et leur regroupement dans des camps implantés dans des régions reculées est une pratique couramment utilisée par tous les gouvernements autoritaires dans l'histoire de la Russie. Ainsi le Goulag prendrait ses sources dans l'ancien Katorga tsariste. Il s'en distingue néanmoins par son ampleur (plusieurs centaines de milliers de détenus) et sa place centrale dans le « système totalitaire » de l'URSS stalinienne.

Le système pénitentiaire soviétique des années 1920

À la fin de la guerre civile, le système concentrationnaire soviétique se modifie profondément. D'une part l'anarchie qui présidait pendant la guerre laisse place à une organisation répondant à la règlementation d'avril 1919, évoquée plus haut.

  • Le concept de « camp de travail » pour détenus de droit commun est développé. En 1922 le Commissariat du peuple à la justice ouvre ainsi des « colonies de redressement par le travail » pour les individus de plus de 17 ans condamnés à des peines de moins de 3 ans. Ces mesures sont indissociables des principes du système juridique de la jeune Russie soviétique qui prétend substituer à la « peine carcérale » la « rééducation par le travail ». Différence notable avec le futur Goulag : ces camps de travail ne constituent pas encore un maillon de l'économie soviétique. Leurs règlementations ne définissent pas d'objectif de production et l'article 35 de l'instruction de mai 1919 se contente de préciser que « l'entretien des camps et leur administration doit être assuré par le travail des détenus »[7]
  • À côté de ces camps, le système de répression politique est organisé par la création fin 1922 d'une « Direction des Camps du Nord à destination spéciale » (SLON) qui regroupe les condamnés politiques du régime ainsi que des détenus de droit commun qui relèvent de la police politique (faux monnayeurs, grand banditisme).

Le « grand tournant » de 1929

À partir de 1929, le système concentrationnaire connaît une série d'évolutions brutales. La population carcérale enfle démesurément tandis que les camps apparaissent de plus en plus comme des rouages importants de l'économie soviétique, avec la généralisation du travail forcé. Dès mars 1928, un arrêté recommande « une plus grande utilisation du travail des détenus » tandis que, deux mois plus tard, une circulaire du Comité exécutif central des Soviets de l'URSS (TSIK) exige « l'emploi généralisé du travail des individus se trouvant sous le coup de mesures de défenses sociales ». Le 27 juin 1929, les détenus des prisons condamnés à des peines supérieures à trois ans sont transférés, par décret du Bureau politique, dans les camps de concentrations du Guépéou rebaptisés « camps de travail et de rééducation ».


Notes et références

  1. Michel Heller, Soixante-dix ans qui ébranlèrent le monde.
  2. Cité par Nicolas Werth, « Un État contre son peuple », dans Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997, p. 85.
  3. Ibid., p. 93.
  4. Dallin et Nicolaievsky, Le Travail forcé en URSS.
  5. Jean-Jacques Marie, La Guerre civile russe 1917-1922, Autrement, p. 27-28.
  6. Jean-Jacques Marie, « Du bon usage des archives : comment les archives révèlent ce qu'on leur demande », Cahier du mouvement ouvrier, n° 1, avril 1998.
  7. Jean-Jacques Marie, Le Goulag, PUF, coll. « Que sais-je ? », p. 28.

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