Bouc émissaire

Bouc émissaire
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The Scapegoat (Le bouc émissaire), tableau de William Holman Hunt

La désignation d'un bouc émissaire est un comportement observé dans plusieurs sociétés : un groupe choisit une personne qui est ensuite ostracisée ou doit endosser à titre individuel une responsabilité collective.

Sommaire

Référents culturels

Le terme de « bouc émissaire » provient de la traduction grecque de « bouc à Azazel », un bouc portant sur lui tous les péchés d'Israël[1]. Si la tradition rabbinique conçoit Azazel comme une vallée désertique hostile, les auteurs de la Septante lisent ez ozel (« bouc en partance ») et traduisent en grec ancien par ἀποδιοπομπαίος τράγος / apodiopompaíos trágos, rendu en latin par caper emissarius. La notion de sacrifice de substitution est intégrée à la thématique chrétienne, Jésus étant présenté dans les Évangiles comme un agneau immolé, expiant les péchés du monde en mourant sur la croix au terme de sa passion.

De façon plus anecdotique, un bouc était envoyé par certains bergers d'Amérique du sud pour attirer sur lui les piranhas infestant les rivières tandis que le reste du troupeau passait sans dommage à un autre gué.

Entrée dans la langue française

L'expression française « bouc émissaire » est mentionnée dans le dictionnaire de Furetière (1690), avec une définition identique à celle donnée ci-dessus. Par la suite, on l'a utilisée pour désigner une personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres. Ce sens est déjà attesté au XVIIIe siècle. Georges Clemenceau le reprendra plus tard à propos de l'affaire Dreyfus :

« Tel est le rôle historique de l'affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés. »

— Georges Clemenceau, cité par le Thésaurus de la langue française

Anthropologie

Chez les anthropologues contemporains, le concept de « bouc émissaire » désigne l'ensemble des rites d'expiation dont use une communauté. Le premier à avoir utilisé ce concept est James George Frazer dans Le Bouc émissaire, étude comparée d'histoire des religions.

Anthropologie mimétique

Gravure représentant un bouc angora

Un ouvrage de René Girard intitulé Le Bouc émissaire (1982) montre à l'œuvre ce phénomène qu'il nomme le triangle mimétique : formé de trois pôles qui sont les individus A, B et le bien supposé, le triangle mimétique décrit ce jeu symbolique et la relation réelle entre A et B, dans laquelle B :

  • dispose d'un bien,
  • semble disposer d’un bien,
  • ou pourrait disposer d’un bien,

dont A pense soit :

  • qu'il en est lui-même dépourvu,
  • que sa propre jouissance du même bien est menacée par le seul fait que B en dispose (ou puisse en disposer).

Le « bien » est appelé par René Girard « objet » et il n’est pas nécessairement matériel.

Ce triangle mimétique semble motivé par la nécessité d’avoir à défaut de pouvoir être. Ne pouvant être l’autre directement, l’individu (A) pense que ce qui caractérise l’autre (B) et qui justifie encore la différence entre lui (A) et son modèle (B), est un avoir (l’objet ou le bien). Le problème réside dans l’imitation réciproque au désir de l’objet. Plus A va désirer l’objet, plus B (s’il rentre dans le mécanisme du désir mimétique) va faire de même. Et plus A et B vont (par rapport à leur désir) se ressembler. Schématiquement, plus la tension vers l’objet est forte, plus l’indifférenciation entre A et B est importante. Or, pour René Girard, c’est cette indifférenciation des individus qui est porteuse de violence (au travers de la tension vers un même objet). Finalement, cette rivalité mimétique ainsi engendrée va être créatrice de conflit et de violence.

Comme le note René Girard dans un autre ouvrage « Fixer son attention admirative sur un modèle, c'est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l'on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d'être »[2]. Comme le note René Girard, « le sujet méconnaîtra toujours cette antériorité du modèle, car ce serait du même coup dévoiler son insuffisance, son infériorité, le fait que son désir est, non pas spontané mais imité. Il aura beau jeu ensuite de dénoncer la présence de l'Autre, médiateur de son désir, comme relevant de la seule envie de ce dernier »[2].

Le phénomène du bouc émissaire est un phénomène collectif. C’est la réponse inconsciente (René Girard utilise le terme de « méconnaissance ») d’une communauté à la violence endémique que ses propres membres ont générée au travers des rivalités mimétiques dues au triangle mimétique.

Le phénomène du bouc émissaire est la loi du « tous contre un ». Il a pour fonction d’exclure la violence interne à la société (endémique) vers l’extérieur de cette société. Pour que ce phénomène soit effectif, il faut :

  • que la mise en œuvre du rituel du bouc émissaire reste cachée,
  • que la violence résultante de cet acte n’entraîne pas une escalade de violence, d’où la nécessité d’un « typage » des victimes (elles ne sont pas choisies au hasard). C’est le principe de moindre violence,
  • que les individus soient persuadés de la culpabilité du bouc émissaire,
  • et (dans une moindre mesure) que les victimes soient persuadées d’être coupables.

Le problème de ce mécanisme régulateur de la violence est son caractère temporaire. En effet, la violence endémique générée par le désir mimétique ou mimésis se fait, tôt ou tard, ressentir. L’on a recours alors à un nouveau bouc émissaire.

En résumé, pour René Girard, le bouc émissaire est le mécanisme collectif permettant à une communauté archaïque de survivre à la violence générée par le désir mimétique individuel de ses membres (même si la détermination des désirs est, pour une très large part, collective). Le bouc émissaire désigne également l’individu, nécessairement coupable pour ses accusateurs mais innocent du point de vue de la « vérité », par lequel le groupe, en s’unissant uniformément contre lui, va retrouver une paix éphémère.

Le meurtre fondateur génère le religieux archaïque, les rites (répétitions de la crise mimétique) et les mythes (récit déformé par les persécuteur du meurtre fondateur).

L'innocence du bouc émissaire, que nous connaissons bien aujourd'hui, est révélée par le biblique et tout particulièrement par la Crucifixion de Jésus-Christ, d'ailleurs parfois appelé "l'Agneau de Dieu" en référence au bouc émissaire. C'est bien la foule, et à travers elle, toute l'humanité, qui rejette ses fautes, culpabilités et péchés sur Jésus. Il est devenu impensable aujourd'hui de se représenter un ordre social antérieur à la révélation évangélique. Avec l'avancée de la révélation évangélique et l'évangélisation du monde au sens fort du terme (en plus du sens exclusivement religieux), le monde, privé de sa solution préférée, le mécanisme émissaire, devient de plus en plus violent, quoique les formes de civilisations ne cessent d'évoluer pour contenir, dans les deux sens du terme, cette violence dite "apocalyptique".

Sociopsychanalyse et psychiatrie

Au carrefour de la sociologie des organisations et de la psychiatrie, le Dr Yves Prigent dans son livre La Cruauté ordinaire analyse le comportement de petits groupes menés par un pervers envieux. Ces phénomènes sont attestés par Gustave Le Bon dès la fin du XIXe siècle dans Psychologie des foules et par Sigmund Freud qui, lui, expose la violence d'un groupe piloté par un pervers envieux.

L'attaque se porte sur celui qui dispose d'une vie intérieure profonde ou de compétences affirmées selon le principe que « le clou qui dépasse connaîtra le marteau » (Li M'Hâ Ong[3]). Le pervers agit sans intentionnalité claire, car il ne peut exprimer son manque par le logos. Il transforme donc un souci impensable (l'envie qu'il ressent et ne peut s'avouer sans perdre la face à ses propres yeux) en un souci pensable à l'occasion d'un travail psychique. Il émet donc un double message :

  • Il se demande comment on ferait sans l'objet de sa haine.
  • Mais en même temps, il propage un message de persécution.

Livré à l'impensable, la pulsion de mort, il émet un message organo-dynamique. Le pervers s'efforce de détruire le lieu du langage, le « trognon » (selon Jacques Lacan) à savoir la base même de la personnalité humaine de la personne qu'il persécute. Faute d'espace psychique intérieur, il dirige son action contre l'espace intérieur de l'autre, c'est-à-dire diffamant l'autre si celui-ci est un être éthique, tâchant de désoler (« de rendre désert ») l'autre de manière généralement cynique en s'affranchissant, pour ce faire, des règles de sociabilité ou de civilité les plus courantes qui ne sauraient être appliquées qu'aux autres, son public. Le pervers laisse entendre de façon répétée que les mesures qu'il prend pour brimer sa victime sont souhaitables selon les dires des autres, mais aussi, il essaye de détruire ce qui rend l'autre spécifique, ce pourquoi il est apprécié. « Méfie-toi car c'est ce que tu as de meilleur » est la règle de l'exclusion du bouc émissaire.

Le pervers envieux hait la singularité parce que lui-même en est dépourvu ; de ce fait, elle lui fait ombrage. Il projette sur autrui les difficultés qu'il pourrait avoir lui-même parce qu'il est démuni des outils pour les résoudre. L'objectif consiste à annihiler l'identité sociale de l'autre ou la reconnaissance sociale dont serait susceptible de bénéficier le sujet de sa haine ; cette reconnaissance qui, selon le pervers envieux, ne serait due qu'à lui-même.

Le groupe, en le suivant, émet une reconnaissance de la parole du pervers, lui accorde un brevet de séduction, afin de procéder à l'éviction du « trop vertueux » ou du « trop compétent ». La perversité est contagieuse. Ce phénomène préside à l'ostracisme de Thémistocle dont le point de départ est l'envie, dans la constatation que l'autre a quelque chose en soi d'éminent.

Si le sujet de haine cède à l'injonction du pervers, par exemple s'il se défend contre chaque diffamation (qui précède immanquablement le jeu pervers), il recevra un traumatisme second. Plus l'objet de la haine perverse se défend, plus le groupe se dit qu'il n'y a pas de fumée sans feu, le traite de paranoïaque ; si celui-ci ne se défend pas, le groupe considère que le pervers a raison. Le jeu pervers a pour but de dépouiller le sujet de sa dignité.

Le pervers s'attaque aux forces de liaisons, spécifiquement au lien entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

  • Le déni de l'autre est la base du jeu du pervers envieux : « Tu n'existes pas séparément à moi »,
  • L'exclusion conforte le pervers dans son pouvoir de séduction : « Tu n'as aucun rapport avec les autres ni avec toi-même ».

L'emprise et la manipulation se font alors sentir tant sur le bouc émissaire que sur le groupe qui demeure inconscient des évènements.

Psychologie sociale : Théorie du bouc émissaire (Dollard)

Théorie fondée sur la théorie de la frustration-agression. La théorie du bouc-émissaire dit qu'un groupe composé d'individus différents peut se servir d'un bouc émissaire pour s'unir ou se réunir.

Le comportement agressif résulte d'une frustration, c'est-à-dire d'une impossibilité d'atteindre ses objectifs.

L'agression est tournée de manière privilégiée vers la source de la frustration, mais si celle-ci est absente ou non accessible (hiérarchie), l'agression est déplacée vers un bouc émissaire, la cible la plus facile (groupes minoritaires).

Mais cette théorie fut beaucoup critiquée et a été reformulée plus tard. En effet lors de l'expérience de Sherif en 1953 pour mettre en évidence sa théorie de Conflit réel, une compétition entre deux groupes, tel un match de football ou de Hockey (ce qui fait émerger un conflit entre ces deux groupes) provoque tout de même l'agressivité de ceux qui ont gagné le match, ce qui montre que l'agressivité ne résulte pas de la frustration.

Voir aussi

Bibliographie

Articles connexes

Liens externes

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Association Recherches Mimétiques, qui a pour objet de structurer la recherche liée, d'une manière ou d'une autre, à la théorie mimétique issue des travaux de René Girard (membre de l'Académie française) et d'organiser sa diffusion en langue française.

Notes et références

  1. Lévitique 16:21-22
  2. a et b René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, Paris 1961.
  3. Traité des Semences et des Etoiles

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Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Bouc émissaire de Wikipédia en français (auteurs)

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