Mingjiao

Mingjiao

Manichéisme en Chine

Le manichéisme, Móníjiào (摩尼教) « école de Mani » ou Míngjiào (明教) « école de la Lumière », pénètre en Chine à partir du VIe siècle en suivant les mêmes voies que lislam, le nestorianisme ou le zoroastrisme : terrestre, route de la soie, (régions nord-ouest) et maritime (ports du sud-est). Il prend de limportance au VIIIe siècle sa pratique est officiellement autorisée, mais seulement pour les « étrangers », en majorité des marchands sogdiens. Soutenu à partir du milieu du VIIIe siècle essentiellement par le patronage des Ouïghours, toléré par les empereurs pour des raisons militaires et diplomatiques, il est banni dès le milieu du IXe siècle, non sans avoir fait des émules parmi les Chinois malgré linterdiction du prosélytisme. Il devient alors, sous le nom de mingjiao, lun de ces courants populaires réprouvés qui remplissent le paysage religieux chinois. Il est particulièrement bien implanté dans les zones côtières du Fujian, surtout au voisinage du port de Quanzhou, aboutissement de la « route maritime de la soie », ses traces étaient encore visibles au XXe siècle.

Sous la dynastie Yuan linterdit est levé ; c'est pourtant une révolte menée par Han Shantong (韓山童) et son fils, inspirés partiellement par le manichéisme, qui amène la fin de la domination mongole et lavènement de la dynastie Ming (lumière).

Une croyance populaire prétend que Zhu Yuanzhang, son fondateur, arrivé au pouvoir en s'appuyant sur la secte de Han Shantong, a choisi le nom de sa dynastie en référence au mingjiao. Empereur, il s'empresse néanmoins de remettre le manichéisme hors-la-loi, ayant pu apprécier de lintérieur le danger des sectes pour le pouvoir. En effet, les courants mingjiao se sont fondus avec dautres courants taoïsto- bouddhistes qui conditionnent le salut de lhumanité à la disparition du monde présent corrompu : secte du Lotus blanc, culte de Maitreya, mouvement Xiantiandao. Certaines de ces écoles, arborant le pavillon du Lotus blanc, seront à lorigine de révoltes. Avant celle de la fin des Yuan, la rébellion de Fangxi (方臘) en 1120 sappuyait déjà en partie sur le manichéisme.

Longtemps négligé par lhistoire officielle chinoise, le manichéisme fait lobjet dun regain dintérêt depuis le XXe siècle, lié à la redécouverte de documents et, depuis la fin des années 70, à lattention accrue portées aux formes populaires de la religion. Cest ainsi que des ethnologues de lAcadémie chinoise des sciences sociales ont pu mettre en évidence la survivance de son influence dans le taoïsme du Fujian. Le temple bouddhiste Cao'an (草庵), situé au sud-ouest de Quanzhou au pied du mont Wanshi (萬石) / Huabiao (華表), dans lequel se trouve l'effigie dune divinité manichéenne honorée comme un bouddha, est le dernier vestige confirmé de cette religion dans le domaine Han. Le siècle de patronage ouighour a laissé de très belles enluminures retrouvées à Qoco (Gaochang) près de Tourfan.

Sommaire

Précisions historiques

On fait généralement remonter la présence de cette religion en Chine au mozak (prêtre) envoyé à la cour de lempereur Gaozong des Tang (r.650-83). Mais en fait, la découverte archéologique récente (2003), faite dans les faubourgs nord de Xi'an (l'ancienne capitale chinoise Chang'an), d'une tombe sogdienne du VIe siècle montre que le manichéisme était déjà connu parmi ces communautés de marchands iranophones établis en Chine (voir de la Vaissière, 2005 dans la bibliographie). Sous le règne de Wu Zetian (684-704), Mihr-Ohrmazd, qualifié de fuduodan (拂多誕) (évêque?) présente en 694 à limpératrice le Sutra des deux principes ou Erzongjing (二宗經), sans doute la traduction du Sabuhragan, qui deviendra le plus important texte manichéen en chinois. Un autre mozak est envoyé à la cour en 719 ; ses talents dastrologue y auraient été très appréciés. En 731, lempereur demande à un prêtre de fournir une présentation générale du dogme. Celle-ci, Somme des enseignements du Bouddha de lumière, est au nombre des manuscrits rapportés de Dunhuang par Aurel Stein. Le manichéisme y est présenté avec le vocabulaire du bouddhisme et du taoïsme. Mani y est, tout comme le Bouddha dans les ouvrages taoïstes, un avatar de Laozi. Lempereur autorise la pratique de la religion, mais uniquement pour ses fidèles étrangers, et en interdit le prosélytisme. Il semble néanmoins que de nombreux textes aient déjà été traduits, ou soient en cours de traduction depuis le parthe ou le sogdien ; un exemple en est le traité découvert par Paul Pelliot (voir bibliographie).

Le développement du manichéisme saccélère à partir de 762 avec la conversion du khan ouïghour Bögu qui, allié de lempereur de Chine, a repris cette même année en son nom Luoyang aux rebelles dAn Lushan. Des autorisations de construction de temples dans les villes principales sont accordées en 768 : Chang'an (temple Dayun guangming si 大雲光明寺), Luoyang, Jingzhou (荊州) dans le Hubei, Yangzhou, Yuezhou (越州) (Shaoxing). En 808 deux autres temples voient le jour à Taiyuan et au Henan, administrés par des fonctionnaires. Mais cet essor prometteur est interrompu brutalement par la défaite des Ouïghours contre les Kirghizes en 840. Lattitude de ladministration chinoise change du jour au lendemain : des attaques contre les manichéens se produisent à Luoyang en 841, causant près de 70 morts. Incapables de continuer à jouer leur rôle de gardiens des frontières nord-ouest de la Chine, les Ouïghours se replient en 843, non sans prier auparavant lempereur de bien vouloir préserver leur religion, mais leur départ est suivi immédiatement d'un ordre dinterdiction. Les temps sont de toute façon défavorables aux religions étrangères ; le bouddhisme lui-même sera banni de 845 à 846.

Néanmoins, la religion de Mani ne disparait pas réellement et continue de se transmettre sous le nom de mingjiao, particulièrement dans le sud-est, à proximité du port de Quanzhou (Fujian). Pour échapper aux représailles, elle tente de se fondre avec le bouddhisme et le taoïsme ; des échanges mutuels dinfluence ont d'ailleurs lieu entre ces trois courants. De fait, certains textes manichéens sont intégrés dans le canon taoïste rédigé en 1019. De 1280 à 1368, sous les Yuan, le manichéisme retrouve une existence légale. Une inscription bilingue en syro-turc et en chinois découverte entre 1937 et 1945 à Quanzhou mentionne Mar Solomon (d. 1313), « hiérarque des manichéens et des nestoriens pour le Jiangnan (Sud de la Chine) ». Cest à cette époque que le temple bouddhiste du mont Huabiao est attribué aux manichéens, qui y placent une statue provenant dun de leurs anciens temples du nord de la Chine.

Le début de la dynastie Ming voit la mise hors la loi des religions impliquées dans la révolte des Turbans rouges. Le manichéisme s'efface apparemment mais ne disparait pas totalement, certaines de ses croyances et pratiques se maintenant dans des écoles syncrétiques, nombreuses sous les Qing et au début de la République de Chine.

Quelques aspects du courant sous les Song

Sous les Song, des textes de loi et des rapports de mandarins[1] offrent une description succincte des pratiques et croyances des manichéens du sud-est. Elles sont néanmoins à aborder avec précaution, car les sectes ont pu être diverses et leurs croyances et pratiques étaient certainement d'origine composite.

Les pratiquants du mingjiao étaient appelés par leurs détracteurs « végétariens adorateurs du démon » (喫菜事魔), peut-être en raison de la ressemblance phonétique entre mo, « démon », et la première syllabe de Mani. Ils fréquentaient surtout les leurs, naimant pas recevoir chez eux des personnes qui nétaient pas de la secte. Ils étaient néanmoins prosélytes et vantaient la solidarité qui existait entre coreligionnaires. En contradiction avec l'idéal ascétique de Mani, certains auraient été attirés par la rumeur de familles sétant enrichies après leur entrée dans le groupe. Dans son rapport, un mandarin fait remarquer ironiquement que les restrictions alimentaire (pas de viande ni dalcool, jeûnes réguliers) et linterdiction de nombreuses festivités devaient effectivement permettre aux adeptes de faire des économies. Leur chef se nommait « roi-démon » mowang (魔王) ; il était assisté par des « seigneurs-démons » moweng (魔翁) et des « mères-démons » momu (魔母). Ces dernières étaient chargées de recueillir les quinze de chaque mois une sorte de dîme quelles remettaient à intervalles réguliers au « roi ».

Il existait quatre catégories de fidèles particuliers : les servants shifazhe (侍法者), les auditeurs tingzhe (聽者), les grand-tantes gupo (姑婆) et les sœurs végétariennes zhaijie (齋姐), qui se réunissaient durant le premier mois lunaire et le jour de mi (myhr, ancêtre du dimanche) pendant la nuit dans des « temples végétariens » zhaitang (齋堂). Il en aurait existé une quarantaine, présentés comme des temples bouddhistes, dans le district de Wenzhou. Les divinités principales avaient pour nom Vénérable lumineux Mingzun (明尊), Roi céleste Tianwang (天王) ou Prince héritier Taizi {太子} ; le soleil et la lune étaient aussi honorés, mais pas les bouddhas ni les ancêtres.

Ils considéraient Zhang Jiao (IIe siècle), fondateur de la secte taoïste Taiping dao et meneur dune révolte contre les Han orientaux, comme leur patriarche fondateur à légard de Mani. Le mot « corne », homonyme de son prénom, était pour eux tabou et il préféraient mourir plutôt que de le prononcer. On prétend même que cette méthode aurait été utilisée pour les identifier.

Les opposants au mouvement sappliquent à insister sur laspect « étranger » et léloignement, contrairement à certaines apparences, de leur pratique avec lorthodoxie taoïste ou bouddhiste. Ainsi, sils récitaient le Sutra du Diamant, ils en auraient eu leur propre interprétation. La phrase « Le dharna (enseignement) ne connaît pas de différence de niveau » aurait été interprétée par eux dans le sens opposé grâce à une astuce grammaticale. Leurs coutumes funéraires semblaient particulièrement choquantes aux fonctionnaires de lépoque. Le mort était enterré nu dans un linceul, après avoir été dépouillé rituellement de ses vêtements et de sa coiffe par deux fidèles qui dialoguaient avec les autres personnes présentes : - « Cette personne est-elle coiffée ? » demandaient les officiants. - « Non. » répondait lassistance - « Est-elle née vêtue ? » -« Non. » -« Quel vêtement portait-elle à son arrivée? » -« Le vêtement de la matrice. ». Le corps était alors enveloppé dans le linceul. Un autre aspect très critiquéil sagit surtout de sectes soupçonnées de velléités de rébellionétait qu'on leur prêtait, en comparaison des taoïstes ou des bouddhistes, moins de scrupules à ôter la vie, car ils considéraient lexistence terrestre comme une malédiction.

Textes manichéens en chinois

Le Songhuiyaojigao (宋會要輯稿) donne une liste de textes manichéens traduits en chinois en usage sous les Song :

  • Livre dexhortation et de méditation Qìzhèngjīng (訖恩經)
  • Livre de vérification Zhèngmíngjīng (證明經)
  • Livre de la descente et de la naissance du Prince héritier Tàizixìashēngjīng (太子下生經)
  • Livre du père et de la mère Fùmǔjīng (父母經)
  • Livre des illustrations Tújīng (圖經 Ardhang)
  • Livre de lessai sur les causes Wènyúanjīng (問原經)
  • Versets des sept moments Qīshíjíe (七時偈)
  • Versets du Soleil RìgūangjÍe (日光偈)
  • Hymne à la Lune Yùegūangjíe (月光偈)
  • Essai sur la justice (ou sur le roi de justice) Píngwéncè (平文策)
  • Hymne dexhortation à la vérification Zhèngmíngzàn (證明贊)
  • La grande confession Gǔangdàcǎn (廣大懺)
  • Portrait du Bouddha de leau merveilleuse Mìaoshǔifózhèng (妙水佛幀)
  • Portrait du Bouddha de la première pensée Xīanyìfózhèng (先意佛幀)
  • Portrait du Bouddha Jésus Yíshùfózhèng (夷數佛幀)
  • Portrait du bien et du mal Shànèzhèng (善惡幀)
  • Portrait du Prince héritier Tàizizhèng (太子幀)
  • Portrait des quatre Rois célestes Sìtīanwángzhèng (四天王幀).

Références

  1. Songhuiyaojigao (宋會要輯稿) fasc. 165, hsing-fa 2.78a-79b

Voir aussi

Bibliographie

  • E. Chavannes, P. Pelliot Un Traité manichéen retrouvé en Chine, JA 1911, pp. 499-617.
  • Sammuel L.C. Lieu, Manichaeism in the Later Roman Empire and Medieval China, 2.ed. rev. ed., Tübingen , 1992.
  • Sammuel L.C. Lieu Manichaeism in Central Asia and China, Nag Hammadi and Manichaean Studies Vol. 27, Leiden, 1998.
  • Nahal Tajadod Mani le Bouddha de Lumière, Catéchisme manichéen chinois, Le Cerf, Paris 1990. (ISBN 2204040649)
  • Etienne de la Vaissière, Mani en Chine au VIe siècle, Journal Asiatique, 2005, 293, p. 357-378.

Liens externes

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