Friedrich Frobel

Friedrich Frobel

Friedrich Fröbel

Friedrich Fröbel

Friedrich Fröbel ( le 21 avril 1782 in Oberweißbach (Thuringe), mort le 21 juin 1852 à Marienthal) était un pédagogue allemand.

Dans son œuvre maîtresse « Menschenerziehung » (De léducation de lhomme) (1826), Frédéric Fröbel (1782-1852) définit ainsi ses principes pédagogiques, qui doivent beaucoup aux théories néohumanistes :

« Dieu, le divin, est omniprésent : son influence gouverne toutes chosesqui ne sont que par le principe divin agissant en elles. Le principe divin à lœuvre en toutes choses en constitue lessence même. La destination, la vocation de toutes choses est de développer leur essence, qui est leur nature divine et le principe divin en soi, de telle façon que Dieu soit proclamé et révélé par leurs manifestations extérieures et éphémères. La destination, la vocation particulière de lhomme en tant quêtre doué de sentiment et de raison, est darriver à la prise de conscience totale de son essence, de sa nature divine et donc de Dieu, de sa destinée et de sa vocation, afin quils deviennent une réalité vivante et clairement perçue, manifestée et proclamée dans la vie de lindividu. Le but de léducation est dencourager et de guider lhomme, être conscient, pensant et percevant, de manière quil devienne par son propre choix personnel, une représentation pure et parfaite de cette loi intérieure divine : léducation doit lui montrer les voies et les moyens datteindre ce but » (Fröbel, 1826, p. 2 et suiv.).

Cest cette conception pédagogique qui est également à lorigine des « jardins denfants », idée au retentissement universel qui reste le principal titre de gloire de Fröbel. Mais Fröbel a aussi appliqué ses théories à lenseignement scolaire, mettant ses idées en pratique dans lécole privée quil avait fondée non loin de Weimar, « lInstitut général allemand déducation » de Keilhau, près de Rudolstadt. Sa pédagogie du jardin denfants suscite encore aujourdhui des discussions passionnées, notamment en Angleterre et au Japon. Ses matériels de jeu, « dons » et « occupations » ont été popularisés dans le monde entier au XIXe siècle. Avec le matériel pédagogique de Montessori, ils constituent le programme le plus efficace et le plus exhaustif déveil par le jeu des enfants de trois à six ans.

Sommaire

Enfance et adolescenceLes années dexpérimentation personnelle

Friedrich Wilhem August Fröbel naît le 21 avril 1782 à Oberweissbach dans la principauté de Schwarzbourg-Rudolstadt (Thuringe), le sixième enfant dun pasteur. Sa mère meurt six mois après sa naissance des suites de laccouchement.

Le petit Friedrich se trouve livré à lui-même car sa belle-mère sen désintéresse (son père sest remarié en 1785). Fröbel parlera plus tard de « laube sinistre de mes premières années » (Lange, 1862 I, 1, p. 37) Abandonné à lui-même, lenfant adopte une attitude arrogante et égocentrique. Son père le considère comme unmauvais sujetaux moyens intellectuels limités. Sil loblige à suivre les services religieux, cest à lécart des autres, enfermé dans la sacristie. Cest ainsi que le jeune Fröbel, à force de réfléchir sur le sens de la Bible et les mystères de la nature en arpentant les champs et les bois de sa patrie acquiert des habitudes dautodidacte : « Le goût illimité dobserver, de contempler et dapprendre par moi-même aura été une constante de ma vie dès le plus jeune âge » (Lange, 1862 I, 1, p. 38). Il établit avec la nature une relation fondée sur lobservation et lanalyse : « Souvenirs de ma jeunesse : ravissement inexprimable à contempler les tulipes, joie profonde que minspirent leur forme régulière, la disposition étonnante des six pétales et des trois carpelles chargées de pollenbonheur de contempler les chatons de noisetier délicatement colorés ; plaisir des fleurs du tilleul. Je mémerveille devant tout ce que cela suppose de sollicitude et damour. A Oberweissbach, je dissèque des haricots dans lespoir de trouver une explication » (Kuntze, 1952, p. 13).

Lenfance et la jeunesse de Fröbel sont marquées par labsence de mère, lamour de la nature et la foi chrétienne, qui influenceront toute sa vie : ses théories sur léducation reposent sur un christianisme sans dogmatisme et sa pédagogie ludique du jardin denfant insiste à la fois sur la communion des adultes et des enfants dans le jeu et sur la fonction pédagogique intrinsèque des matériaux ou des objets naturels dont se révèlent peu à peu les structures et les lois. Sa vie durant, notre pédagogue se passionnera pour les sciences naturelles et en particulier pour la minéralogie et la cristallographie.

Après avoir fréquenté lécole élémentaire dOberweissbach, il est recueilli par son oncle Hoffmann, régisseur à Stadtilm il fréquente lécole communale. Sa scolarité prend fin en 1796 avec sa confirmation, expérience qui le marque et fortifie son sentiment religieux. Fröbel naura donc reçu aucune formation supérieure. Son père, qui persiste à le trouver peu intelligent, préfère en effet quil apprenne un métier. Il entreprend donc une formation darpenteur auprès dun forestier mais y renonce au bout de deux ans (1799). Malgré des appréciations peu flatteuses sur son travail (« tout à fait insuffisant ») (Lange, 1862 I, 1, p. 53), Fröbel retire de cette expérience le goût des mathématiques et des sciences naturelles. Il sinscrit en 1799 aux cours de sciences naturelles de lUniversité dIéna, mais il interrompt ses études pendant le semestre dété de 1801 pour des raisons financières ; il lui faut retourner près de son père très malade pour le seconder dans sa charge jusquà sa mort en février 1802.

Années dapprentissage et de voyages : Pestalozzi et la « sphère »

Après les années douloureuses de lenfance et de ladolescence, le temps est venu pour Fröbel de choisir une profession. En effet, il nétait nullement un « éducateur  » (Spranger) et cest par des chemins détournés quil va découvrir sa vocation profonde. En 1807, il évoquait cette période en ces termes : « Je voulais vivre dans la nature, dans les champs, les prés et les boisJe voulais réunir en ma personne tous les attributs que jobservais séparément chez ceux qui vivaient à la campagne (dans les champs, les bois et les prés: paysans, régisseurs, chasseurs, bûcherons, arpenteursà limage du paysan idéal que je métais forgée lorsque javais une quinzaine dannées » (Lange, 1862 I, 1, p. 56 et suivantes). Ses études interrompues à lUniversité dIéna avaient renforcé un sentiment précoce de la nature qui sexprimait déjà dans son intérêt pour larpentage. Fröbel devient dailleurs arpenteur (chargé de la tenue du cadastre forestier) à loffice des biens fonciers, des forêts et des dîmes à Baunach, près de Bamberg puis à Bamberg même. Cest alors quil découvre lœuvre de Schelling, notamment « Von der Weltseele » (De lâme du monde) (1798) et « Bruno oder über das natürliche und göttliche Prinzip der Dinge » (Bruno ou du principe divin et naturel des choses) (1802), et acquiert sa première conception philosophique de la nature. Les écrits de Novalis (Hardenberg), publiés en 1802, et louvrage dArndt « Germanen und Europa » (Les Germains et lEurope) inculquent à Fröbel les deux notions essentielles de la subjectivité idéaliste (Novalis) et de lhistoricité de la nation allemande (Arndt).

En 1803, Fröbel obtient par une annonce quil a fait paraître dans le « Allgemeinen Anzeiger der Deutschen » le poste de secrétaire privé du domaine de Gross-Miltzow près de Neubrandenburg. Il a joint à sa demande demploi une épure architecturale (le plan dun manoir) car il a décidé de devenir architecte. Après deux années passées à Gross-Miltzow (1804-1805), Fröbel se rend à Francfort-sur-le-Main pour travailler dans cette profession, mais lexpérience se solde par un échec. En juin 1805, il est engagé par l’« école modèle » de Francfort qui applique les principes pédagogiques de Pestalozzi. Tout de suite, Fröbel a le sentiment davoir trouvé sa voie. Comme il lécrit à son frère Christophe : « Je te le dis franchement, cest étonnant à quel point je me sens bien dans mon nouveau travailCest comme si jétais depuis longtemps enseignant et que je sois pour cette profession ; il me semble que je nai jamais souhaité faire autre chose » (Lange 1862 I, 1, p. 533). Grâce à linfluence de la famille patricienne des von Holzhausen de Francfort, avec laquelle il est en contact, Fröbel se rend à lautomne 1806 à Yverdon, en Suisse, pour se familiariser avec les méthodes pédagogiques de Pestalozzi, le voyage étant payé par ses mécènes. Devenu précepteur des trois enfants de Caroline von Holzhausen, Fröbel va résider avec eux de 1808 à 1810 à Yverdon il approfondit sa connaissance des théories de Pestalozzi tout en soccupant avec zèle de ses élèves. En même temps, il utilise linfluence que son frère Christophe exerce en qualité de pasteur sur le système scolaire de leur région dorigine pour tenter dimplanter les idées de Pestalozzi sur lenseignement primaire dans la principauté de Schwarzburg-Rudolstadt. Mais cette tentative échouera. Ce nen est pas moins un épisode déterminant dans la vie et lœuvre de Fröbel car cest à cette occasion quil rédige son premier écrit marquant : « Kurze Darstellung Pestalozzis Grundsätze der Erziehung und des Unterrichtes. (Nach Pestalozzi selbst) » (Bref exposé des principes déducation et de formation de Pestalozzi, daprès Pestalozzi lui-même) (Lange, 1862 I, 1, p. 154-213).

Cet important essai montre combien Fröbel a été influencé par Pestalozzi. Sa vie durant, à chaque étape de son œuvre, la pédagogie de Fröbel reste tributaire des idées de Pestalozzi sur léducation élémentaire, idées quil va interpréter et développer dune manière indépendante et bien à lui.

Lobjectif pédagogique de Pestalozzi est daméliorer les conditions de vie des « classes inférieures » en stimulant par léducation les « forces », les (éléments), la « nature » de chaque enfant et en particulier des plus défavorisés. Cest par son « activité propre » pour reprendre lexpression de Fichte que lhomme accède à lautonomie, cest par lui-même quil doit déployer ses « forces », toutes ses forces, comme le veut la théorie néo-humaniste de léducation (Wilhelm von Humboldt). Ce développement des forces se fait de façon catégorielle, chaque faculté particulière étant associée à des contenus qui doivent être pleinement assimilés afin dériger dans la conscience les notions et les catégories fondamentales de la connaissance et de la compréhension de la réalité. Autrement dit, léducation élémentaire de Pestalozzi conçue comme la structuration des forces (élément) de lindividu représente aussi le développement de catégories parce que la force (intérieure) de lindividu se développe dans la confrontation avec le contexte (extérieur). Ce développement catégoriel est méthodiquement encouragé et guidé par léducation. Pour Pestalozzi, le meilleur moyen de permettre ce développement catégoriel est dexercer une influence méthodique sur lenfant. Pestalozzi distingue dans chaque être humain, cest-à-dire dans chaque enfant trois grandes forces agissantes : la force « perceptive » et « cognitive » (aptitudes linguisticocognitives), la force des « habiletés » (maîtrise du corps, aptitudes manuelles) et la force « morale ou religieuse » (comportement social et moral). Ces trois forces fondamentales constituent « la nature » de lhomme. Ce sont les catégories « élémentaires », qui ne peuvent se développer de façon optimale sans intervention extérieure ; il y faut la stimulation positive dispensée par léducation, lencadrement, la « méthode », et cette stimulation du développement des forces présentes chez lenfant doit intervenir très tôt. En 1805, Pestalozzi avait élaboré dans son « Livre des mères » un programme déducation catégorielle qui propose, encore timidement, de mobiliser lamour maternel pour initier le nouveau- et lenfant dâge préscolaire à la structure de son environnement et donc éveiller et encourager les forces fondamentales, les éléments de lexistence humaine présents en lui. Ce « Livre des mères » de Pestalozzi, base de létude que Fröbel lui consacre en 1809, restera un point de référence essentiel de toute lœuvre de Fröbel, y compris dans sa théorie des jeux éducatifs et son ouvrage de 1844 « Mutter und Koselieder » (Les chants de la mère), lequel se réfère explicitement au Livre des mères de Pestalozzi et propose un programme déducation élémentaire axé sur les scènes de la vie rurale vues par les yeux dun enfant.

Lorsque Fröbel arrive à Yverdon en 1808, lInstitut Pestalozzi est au sommet de sa réputation internationale. Mais en 1809-1810, cette réputation est peu à peu obscurcie par la rivalité croissante entre les deux collègues du maître, Niederer et Schmid. Attiré malgré lui dans la polémique il a pris parti pour Schmid (contre Niederer et Pestalozzi), Fröbel na dautre issue que de quitter Yverdon avec les enfants dont il a la charge à lautomne de 1810. Fröbel continuera son activité de précepteur à Francfort jusquen juin 1811, date à laquelle il sinstalle à Göttingen pour reprendre les études de sciences naturelles abandonnées à Iéna. Fröbel dresse un bilan décevant des années passées à Francfort et Yverdon. Reconnaissant quil na pas encore didées vraiment personnelles sur léducation, il estime cependant que les théories de Pestalozzi sur léducation élémentaire doivent être approfondies et établies sur des bases plus solides. En outre, les connaissances nécessaires lui font défaut. Fröbel entreprend alors dambitieuses études pour acquérir les bases nécessaires à son action de pédagogue et denseignant spécialisé. Il se donne pour tâche détudier « les disciplines philosophiques, lanthropologie, la physiologie, léthique et la pédagogie théorique » pour les utiliser dans lenseignement de « la connaissance de la langue (maternelle), de lhistoire, de la géographie et de la méthode ». Il justifie en ces termes ce vaste programme : « Il existe certes une approche empirique de léducation qui sappuie sur la justesse du sentiment et lintuition des choses, comme si cela venait naturellement ; mais même alors, la culture scientifique acquise par létude permet daller beaucoup plus loin » (Lange 1862 I, 1, p. 536). Et il écrit de Göttingen, à son frère Christophe quil sest lancé dans létude des langues orientales, de la chimie, de la physiquechimie, des mathématiques, quil compte aborder lastronomie et certaines branches de la médecine et quil suit déjà des cours de sciences et de langues classiques ». (Halfter 1931, p. 312). En fait, ce programme encyclopédique ne tardera pas à être ramené à de plus modestes proportions, dabord à Göttingen il renonce à létude des langues puis à Berlin Fröbel se bornera à étudier les sciences de la nature : chimie, minéralogie, physique et géographie. Si Fröbel a quitté Francfort ce nest pas seulement pour acquérir une formation professionnelle mais aussi pour des raisons plus personnelles. Ses relations avec Caroline von Holzhausen, sa fidèle protectrice et mère de ses pupilles étaient devenues tellement intenses que Fröbel a éprouvé le besoin de prendre du champ. Il est difficile de dire quelles étaient vraiment leurs relations, mais lon peut penser quentre septembre 1810 et juin 1811 elles sont sans doute allées au-delà de la simple « communion des âmes ». Le fait que par la suite Fröbel ait tenu Caroline constamment informée (par lintermédiaire de tiers) de lévolution de ses idées sur léducation prouve quils étaient restés très proches. En tout cas, cette relation aura été pour Fröbel une expérience très éprouvante, comme le confirment entre 1811 et 1816 des notations de son journal. En 1831, encore, Fröbel parlait de cet épisode comme du « combat le plus dangereux que jaie eu à mener de ma vieun combat le cœur et lâme, sans aucun recours intellectuel, sont livrés à eux-mêmesDe même que la vie procède de la mort, le salut réside dans le renoncementCette lutte a été par moments terrible et mortelle au point de mamener au bord de lanéantissement moral » (Gumich 1936, p. 60 et 55). Quels quaient pu être les motifs du conflit de juin 1811, cest en tout cas la principale raison du départ de Fröbel pour Göttingen il va jeter les bases de sa théorie de léducation, la philosophie de la « sphère » qui procède à la fois de la science et de la métaphysique. Fröbel avait déjà découvert à Francfort lœuvre de Fichte mais il est surtout séduit par Schilling et sa philosophie spéculative de lidentité et de lidéalisme objectif. On ne peut donc vraiment pas parler de philosophie transcendantale à propos de la philosophie de la sphère de Fröbel. En effet, Fröbel ne part pas du postulat de la raison comme source des catégories et des significations à linstar de Kant ou de Fichte ; pour lui au contraire, la conscience humaine et lhomme ne sont quune partie de la réalité divine, de la création. Dieu est lunité qui se manifeste dans le spectacle contrasté du monde. La réalité a beau être contradictoire, elle tend toujours à lunité. Dieu, le créateur, se situe au-delà du monde tout en demeurant au sein de sa création (panthéisme). Chaque chose, chaque être vivant est une créature de Dieu déterminée par une force divine (son telos), dont les multiples manifestations ne font que révéler lunité sous-jacente : La « sphère » (cest-à-dire le principe constant, universellement vivant et créateur et à nouveau reposant en soi) est la loi fondamentale de lUnivers, du monde physique comme du monde psychique (le monde du corps et le monde de lâme), du monde moral comme du monde intellectuel, du monde des sentiments comme du monde de la pensée (Gumlich, 1936, p. 62). « Le sphérique est la manifestation de la diversité dans lunité et de lunité dans la diversité ; le sphérique est la manifestation de la diversité qui repose dans lunité et qui sen développe, et du retour de toute diversité à lunité ; le sphèrique est la représentation de lorigine et de lémergence de toute diversité à partir de lunitéPour quun objet développe sa nature sphérique, il doit tendre à manifester, et manifester en effet, son être en soi et par soi dans son unité, dans sa particularité et dans sa diversitéCest tout spécialement la destinée de lhomme que de développer, de cultiver, de manifester dabord sa propre nature sphérique, puis la nature de lêtre sphérique en généralLa loi du sphérique est la loi fondamentale de toute véritable éducation humaine » (Zimmermann, 1914, p. 150 et suivante). Mais si les objets inanimés et les autres êtres vivants se contentent de vivre conformément à la loi du sphérique telle quelle se manifeste en eux, seul lhomme a conscience de cette loi. Cest elle qui lui permet dappréhender ses possibilités existentielles en termes conceptuels et dagir en fonction de cette connaissance. Lêtre humain qui saisit par la pensée ses possibilités existentielles pratique lintrospection, cest-à-dire quil intériorise ces possibilités pour les appréhender par le mécanisme de la pensée. Dès lors quil agit conformément à son intuition et à la loi du sphérique, il exprime dans son comportement cette relation quil a intériorisée et harmonise ainsi les dimensions « intérieure » et « extérieure » de sa vie. Mais lhomme ne doit pas se contenter de réfléchir et dagir en fonction de sa réflexion, il lui faut aussi appréhender la réalité extérieure, cest-à-dire la comprendre et lintérioriser pour lappréhender dans sa structure et sa logique fondamentales. « Intérioriser ce qui est extérieur, extérioriser ce qui est intérieur, dans les deux cas réaliser lunité ; telle est la forme extérieure générale dans laquelle sexprime la destinée de lhomme » (Fröbel, 1826, p. 60). Pour Fröbel, léducation et lenseignement ont pour fonction dencourager et dencadrer ce processus dialectique de construction des catégories : la réalité extérieure doit être appréhendée dans sa structure et ses lois internes, mais de façon que le mécanisme de cette compréhension soit en même temps perçu ; de même, la « réalité intérieure » de lhomme que constitue le réservoir de ses forces potentielles doit être développée et extériorisée. Autrement dit, ce processus de formation des catégories rassemble les divers aspects de la réalité et les coordonne dans leur structure spécifique tout en mettant en évidence la force investigatrice que chaque homme recèle en soi : la structure mathématique de la nature renvoie aux a priori anthropologiques de la pensée mathématique. Les deux se conditionnent mutuellement et sont impensables lun sans lautre. Pour Fröbel la nature est donc l’« identique inversé » de lesprit (de la conscience humaine). Etant entendu que l’« esprit » ne peut sappréhender que dans la nature, dans les manifestations par lesquelles il sextériorise. Le « sphérisme » de Fröbel est donc à la fois une théorie scientifique et une doctrine de léducation qui fonde le rapport entre la connaissance subjective et lobjet scientifique, tout en énonçant la fonction de lactivité pédagogique : léducation vise la réalité extérieure par lanalyse pour en dégager les structures et révéler en même temps la capacité structurante de lesprit humain. Cette éducation catégorielle, qui est en même temps léducation élémentaire au sens lentend Pestalozzi, est lobjectif assigné par Fröbel aussi bien à lenseignement scolaire quaux jeux éducatifs destinés aux tout petits. Car pour lui, léducation pas plus que le jeu, nimplique lautoreprésentation projective de lindividu ni lexploration aléatoire de contenus dobjets et de thèmes restant étrangers. Ce qui intéresse Fröbel, cest toujours la médiation, lintégration, la révélation réciproque du moi et de lobjet, de lenfant et du jouet, de lélève et de la matière enseignée, en vue dappréhender le lien qui les fonde réciproquement : pas de sujet sans objet, pas de réalité extérieure si lhomme nest pas pour la structurer. Mais si Fröbel a pu ébaucher à Göttingen sa philosophie de la sphère (voir Hoffman/Wächter, 1986, p. 309-381), le temps lui a manqué pour écrire le grand traité quil souhaitait lui consacrer. Certaines déclarations qui éclairent sa pensée à ce sujet se trouvent dans les six opuscules rédigés à Keilhau entre 1820 et 1823, en particulier dans le deuxième, paru en 1821 sous le titre « Durchgreifende, dem deutschen Charakter erschöpfend genügende Erziehung ist das Grund-une Quellbedürfnis des deutschen Volkes » (Une éducation globale répondant pleinement aux besoins du caractère allemand, telle est lexigence première et fondamentale du peuple allemand) (Zimmermann, 1914, p. 147-175). Mais cest dans lœuvre maîtresse déjà mentionnée de Fröbel « De léducation de lhomme » (1826) que lon trouve exposés en détail les concepts fondamentaux de sa philosophie de la sphère que sont l’« intérieur » et l’« extérieur ». La notion de « sphère » reflète également le désir de Fröbel de surmonter son conflit intérieur à propos de Caroline von Holshausen et son intérêt pour la cristallographie : il voit dans la loi scientifique qui explique la formation de tous les cristaux à partir dune forme première la preuve et lillustration par les sciences de la nature de sa doctrine de la sphère, de sa théorie de léducation et de sa conception et sa philosophie de lexistence. Dans les années 1830 Fröbel abandonne le concept de « loi du sphérique », ou loi de l’« intérieur » et l’« extérieur » et de leur nécessaire intégration, au profit de la loi d’« unification de la vie ». Dans ses ouvrages ultérieurs sur les jeux éducatifs, il préfère parler de « loi de médiation » ; mais sous des mots différents, Fröbel se réfère toujours au processus fondamental de la connaissance idéaliste du monde par lindividu découvrant en lui les forces humaines qui créent le monde, sans remettre en question pour autant les fondements religieux et métaphysiques du dogme chrétien concernant la création. Au cours de ces années de voyages, Fröbel se rend en novembre 1812 à Berlin pour y suivre lenseignement du professeur Christian Samuel Weiss (1780-1856), le père de la cristallographie. Il assiste par la même occasion aux cours de Fichte. Quand la guerre éclate en mars 1813, Fröbel senrôle comme volontaire dans les fusiliers de Lützower et participe aux combats contre Napoléon jusquen mai 1814. Cest pendant cette période quil rencontre deux élèves de Schleiermacher, étudiants en théologie, qui deviendront plus tard ses collègues : Wilhelm Middendorff (1793-1853) et Heinrich Langethal (1792-1879). Fröbel participe aux batailles de Gross-Görschen et Lützen en mai 1813. En juin 1814, il demande à être démobilisé et devient en août de la même année assistant du professeur Weiss à lInstitut minéralogique de lUniversité de Berlin. En décembre 1813, son frère Christophe était mort du choléra. Cest pour honorer la mémoire de ce frère, dont il était très proche, que Fröbel abandonne en avril 1816 son poste universitaire afin de se consacrer à léducation de ses trois neveux, dabord dans la maison paternelle de Griesheim puis à partir de 1817 à Keilhau. Il donne à lécole privée quil a fondée le nom d’« Institut général allemand déducation ».

L’« Institut général allemand déducation » De Keilhau : un modèle déducation sphérique

Intitulé « À notre peuple allemand », le premier manifeste rédigé par Fröbel à Keilhau en 1820 débute par ces mots : « Cest dun lieu inconnu dun vallon caché de notre mère patrie que sadresse à vous une petite société dAllemands formée de quelques familles. Cette petite société se sent unie par de nombreux liens : ce sont des pères, des mères, des parents, des frères, des sœurs, unis par les liens du sang et de lamitiéUn même amour les rassemble, amour de lhumanité, de léducation et de lillustration de tout ce qui est humain, de lhumanité dans lhomme » (Zimmermann, 1914, p. 123). Létablissement de Keilhau privilégie une conception familiale de léducation. Lenseignement sy déroule dans une ambiance de famille sans distinction entre les élèves plus âgés et plus jeunes. La même atmosphère de confiance et d’« intimité » imprègne les deux cercles de la famille et de lécole se développe et vit lêtre humain en devenir. Les méthodes pédagogiques appliquées aux enfants de Keilhau se veulent à la fois globales et scientifiques. Elles se veulent globales parce quelles associent le développement cognitif, intellectuel, léducation physique et manuelle et les aspects sociaux et religieux, cherchant à intégrer selon le vœu de Pestalozzi les forces élémentaires de la « tête, de la « main » et du « cœur » pour assurer une éducation complète. A Keilhau, il ny a pas transmission unilatérale du savoir du maître à lélève (les élèves pouvant faire eux-mêmes office denseignants). En fait, il sagit dune entreprise déducation globale de lindividu, dun enseignement « moral et religieux » chaque élève est toujours affectivement intégré dans un groupe, que ce soit le cercle de ses condisciples ou celui de la grande famille de Keilhau. Dailleurs, cet enseignement ne sarrête pas à la formation et à léveil intellectuel de lélève, il porte aussi sur les facultés physiques puisquil comporte des aspects de formation pratique. Le programme détudes comprend des périodes dexercice physique, des jeux éducatifs et des tâches de construction. Les relations appréhendées en termes cognitifs et rationnels sont représentées dans les textes par un dessin qui constitue un modèle. Par ailleurs, les élèves de Keilhau ont la possibilité de travailler à la ferme attachée à létablissement. En effet, celui-ci nest pas simplement un internat privé : il abrite aussi une petite ferme dont les produits couvrent les besoins matériels les plus immédiats de la grande famille de Keilhau. Mais la pratique éducative de Keilhau ne se veut pas seulement globale, cest-à-dire embrassant tous les aspects et toutes les facultés de lêtre humain. Elle se veut également scientifique et fidèle au principe de lunité sphérique entre la « nature » et l’« esprit », entre la « science » et l’« éducation ». Pour Fröbel, léducation et la science ont la même racine. Le cadre affectif familial encourage certes lenfant à saisir la réalité et à en dégager les structures, mais seulement dune manière indirecte et dans un contexte bien précis. Lenseignement scolaire doit donc être une entreprise systématique déveil qui dépasse le cadre de léducation familiale pour reprendre et approfondir de manière rationnelle et par un effort pédagogique continu lexploration et lanalyse de la structure des choses. Cest dans ce sens que Fröbel peut définir sa pratique pédagogique comme une reproduction délibérée du modèle familial. Le développement de lêtre humain passe par la pratique des sciences. La science et léducation se déterminent mutuellement et se transmettent par lenseignement. Mais nul ne peut avoir un comportement scientifique sil na pas compris que la conscience humaine est le point de rencontre et délucidation mutuelles du moi et du monde extérieur. Cest agir scientifiquement que dexplorer son propre univers, sa pratique quotidienne, la masse des phénomènes observables dans le monde vivant, pour en découvrir les lois et structures sous-jacentes. Il est évident que la structure dune chose, sa loi, sa généralité ou son « intériorité » pour reprendre lexpression de Fröbel, ne peuvent être compris que par la conscience humaine (lesprit). En reconnaissant la généralité dun objet, je comprends en même temps que lhomme est lêtre, le seul être capable dappréhender cette « généralité ». La science en tant que connaissance de la structure des objets (extérieurs) est aussi exploration scientifique de notre capacité de connaissance. Cest pourquoi Fröbel refuse de dissocier science et éducation. Tout homme éduqué a une démarche scientifique et la science est le vecteur de léducation. Pour Fröbel, lenseignement éducateur de Keilhau est donc le moyen dassocier la science et léducation élémentaire. Cela implique que lenseignement soit aussi une éducation embrassant tous les aspects (forces) de lindividu et faisant appel en même temps à sa conscience de soi. Cest en cela que la pratique de Keilhau propose un modèle « sphérique » déducation puisque lenseignement dispensé à lélève y émane, en dernière analyse, des choses : lélève reconnaît la « générique » généralité (la loi et lesprit) des choses et prend ainsi conscience de lui-même en tant quêtre « spirituel » au pouvoir structurant (voir Heiland 1993). Le principal ouvrage de Fröbel, « De léducation de lhomme », rédigé de 1823 à 1825 à Keilhau et publié en 1826, ne propose donc pas seulement une philosophie de léducation et une théorie du développement ; cest aussi un traité de pédagogie scolaire Fröbel expose sa théorie de l’« enseignement éducateur ». Dans cet ouvrage, comme dans les six opuscules rédigés à Keilhau, Fröbel assimile le lien entre léducation et la science à lacquisition par lhomme de la conscience de soi, définie comme une relation entre lextérieur et lintérieur, une imbrication dialectique de lintérieur et de lextérieur et leur « nécessaire unification dans la vie ». En même temps, lauteur décrit également toute une série de « cours fondateurs » conçus pour développer les forces élémentaires de lindividu et dont il souligne le principe de base : lenseignement éducateur est régi par la loi des choses. Il faut que lélève établisse une relation dialectique avec lobjet de la leçon. Lenseignement aide lélève à comprendre la structure de lobjet en orientant sa réflexion et en lui donnant des indications pour progresser. De cette manière lélève prend conscience de lui-même dans la mesure même il apprend à comprendre lobjet. Lenseignement de la langue, par exemple, ne concerne nullement la langue considérée comme quelque chose dextérieur : cest une éducation de lindividu pour laider à devenir lui-même. A travers le langage, les élèves découvrent leur généralité, leurs lois, et se révèlent également à eux-mêmes en tant quêtres créateurs de langage. Pour Fröbel, le langage est donc toujours un instrument de médiation, « extérieur » en tant quil désigne la réalité et « intérieur » comme témoignant de la productivité intellectuelle et du potentiel de création linguistique. De même, Fröbel ne voit pas dans les mathématiques une accumulation de problèmes et dopérations, mais une « généralité » que lon ne peut appréhender que si lon admet que lhomme est le seul être capable de pénétrer et de structurer « mathématiquement » le réel pour en dégager des rapports significatifs. Globale, la formation dispensée à Keilhau est donc avant tout cognitive, fondée sur lanalyse, même si elle ne néglige pas les aspects psycho-affectifs ou pragmatiques et manuels. Ce qui intéresse Fröbel, ce nest pas de préparer simplement les enfants à la vie professionnelle ou de leur dispenser un enseignement centré sur le vécu de lélève, mais de les amener peu à peu à découvrir des structures qui demeurent fortement enracinées dans les fonctions affectives et représentationnelles. La conception familiale de la vie à Keilhau, qui trouve un prolongement dans le projet éducatif, met laccent sur létroite relation entre lexpérience vécue et la connaissance entre la pratique et la théorie. Cest ce qui donne à létablissement un caractère prononcé de foyer denseignement rural. En 1818, Fröbel avait épousé Henriette Wilhelmine Hoffmeister, fille dun membre du Conseil de guerre de Berlin. Ses collaborateurs Middendorff et Langethal étant également mariés et son frère Christian étant venu habiter à Keilhau avec sa famille, lambiance ainsi créée et lexcellente réputation de létablissement vont permettre à Fröbel de faire avancer son projet, non sans sendetter considérablement. En novembre 1825, létablissement est encore florissant et compte 57 élèves mais déjà le déclin samorce et en 1829, linstitution est au bord de la faillite avec seulement cinq élèves. Cette évolution est indissociable de la politique menée par Metternich à partir de 1815. Les aspirations nationalistes et démocratiques se heurtent en Allemagne à un contre-courant conservateur (Sainte Alliance, congrès de Karlsbad, interdiction des fraternités et « persécution des démagogues » après 1819"). Cette nouvelle politique népargne pas linstitution de Keilhau, dont la réputation libérale et nationaliste lui vaut dêtre étroitement surveillé par la police prussienne. Fröbel lui-même devra subir un interrogatoire à Rudolstadt. Malgré les conclusions favorables, les rapports de police, la rumeur publique va faire très vite de Keilhau un « nid de démagogues ». Les parents retirent leurs enfants de linternat. Fröbel tente alors de créer à Helba, dans le duché voisin de Saxe-Meiningen une « institution déducation populaire » à laquelle devait être attaché un « établissement de soins pour enfants orphelins de 3 à 7 ans. Dans son enthousiasme, il en profite pour ébaucher tout un système denseignement en plusieurs étapes ; de l’« établissement de soins » (précurseur des jardins denfants) on passe à l’« institution déducation populaire » (équivalent de lécole primaire) dont les objectifs clairement énoncés sont dassocier la préparation au travail et la compréhension du monde vivant, létape suivante étant celle de l’« institut général déducation allemand » de Keilhau (équivalent du lycée classique), dune part, et, de lautre, dune sorte décole secondaire pratique (un « centre de formation à lart allemand et aux métiers allemands » ou « école polytechnique"). Malheureusement, rien de concret ne sortira de cet échafaudage théorique et la fermeture de Keilhau ne sera évitée de justesse que grâce à Johannes Barop (1802-1878) qui prend la direction de létablissement en 1829. Du point de vue littéraire, son séjour à Keilhau (1817-1831) reste la période la plus féconde de la vie de Fröbel. Cest alors quil rédige les six manifestes pour lécole de Keilhau intitulés respectivement : « A notre peuple allemand » (1820), « Une éducation globale qui répondant pleinement aux besoins du caractère allemand, telle est lexigence première et fondamentale du peuple allemand » (1821), « Principe, but et vie intérieure de lInstitut général déducation allemand de Keilhau, près de Rudolstadt » (1821) « De lInstitut général déducation allemand de Keilhau » (1822), « De léducation allemande en général et de lInstitut général déducation allemand de Keilhau en particulier » (1822) et « Nouvelles de lInstitut général déducation allemand de Keilhau » (1823). Ces brochures offrent à la fois un exposé des bases théoriques de lenseignement dispensé à Keilhau (philosophie de la sphère) et une description des différents cours, associant ainsi la philosophie de lenseignement, la pédagogie scolaire et une réflexion sur les programmes scolaires. Dans certaines de ces brochures, notamment la première et la quatrième, Fröbel expose en détails son projet de système pédagogique national qui reprend les idées maîtresses de Fichte, mais sans se placer dans une perspective nationaliste. Dans « De léducation de lhomme » rédigé en 1826, Fröbel ignore complètement ce programme et se contente de décrire la pratique pédagogique de Keilhau en se référant pour lessentiel à sa philosophie de la sphère. Cela vaut également pour sa revue hebdomadaire « Wochenschrift : Die Erziehenden Familien » (Les familles éducatrices), il décrit à la fois la vie de famille à Keilhau et certains des cours enseignés (géographie élémentaire et théorie de lespace). Si on ajoute à cette production les projets détaillés pour linstitution déducation populaire de Helba et labondante correspondance quil entretient à ce sujet avec les autorités de Meiningen, on constate que Fröbel a au cours de cette période une productivité peu commune. Ressentant comme un échec le déclin de Keilhau et linaboutissement du projet de Helba, Fröbel décide alors daller exercer ses talents pédagogiques ailleurs. Par lintermédiaire de la famille von Holzhausen - il se rend à Francfort-sur-le-Main en mai 1831 - il fait la connaissance du Suisse Xaver Schnyder, de Wartensee qui linvite à venir ouvrir un établissement denseignement privé en Suisse.

La période suisseéducation populaire et formation des maîtres

LInstitut déducation de Wartensee ouvre ses portes en août 1831 ; ce sera un externat car la formule de linternat napparaissait pas viable. En 1833 létablissement sera transféré à Willisau. Protestant, Fröbel se trouve en butte à lhostilité ouverte des milieux catholiques mais aussi des disciples de Pestalozzi (Niederer et Fellenberg). Pour exposer au public ses théories pédagogiques, il publie en 1833 ses « Principes de léducation de lhomme », rédigés en fait en 1830 (Lange, 1862 I, 1, p. 428-456). Apprenant que le canton de Berne envisage de créer un orphelinat pour les pauvres, Fröbel soumet quatre projets distincts (Geppert 1976, p. 235-276) qui, tout comme les programmes détudes de Wartensee et Willisau, montrent que Fröbel reste influencé par lidée qui devait présider à la création de linstitution déducation populaire de Helba. Même sil sagit toujours de cultiver toutes les énergies de lêtre humain, le principe dominant est désormais celui de l’« action créatrice ». Le matin est consacré à lenseignement et laprès-midi aux activités pratiques (travaux agricoles et artisanat). Malheureusement, ce projet détablissement denseignement pour les pauvres restera lettre morte. Grâce à ses protecteurs au sein du Conseil cantonal de Berne, Fröbel se voit confier la formation de quatre futurs enseignants (apprentis instituteurs) et la direction dun cours de formation avancée pour instituteurs en avril 1834. Ce contrat sera renouvelé en 1835. On manque de documents précis sur cette double expérience mais ce quon en sait montre que pour Fröbel la formation des maîtres doit comporter trois volets : enseignement général, initiation aux méthodes didactiques et pédagogie. En 1834, Fröbel apprit que le Gouvernement cantonal de Berne envisageait de lui confier la direction de lorphelinat de Burgdorf et de lécole primaire qui y était rattachée. Il voit loccasion de mettre en application la partie centrale de son projet pour Helba, l’« institution déducation populaire ». Dans une lettre au conseiller bernois Stähli, datée de mars 1834, Fröbel envisage la création dune telle institution en liaison avec lorphelinat de Burgdorf et létablissement déducation pour les pauvres, ainsi quavec une école normale dinstituteurs et une université populaire : autrement dit, il sagit à nouveau dun système complet détablissements déducation qui aurait pour centre l’« institution déducation populaire » privilégiant « laction créatrice » et associant lenseignement et la vie, la théorie et la pratique. Malheureusement ce nouveau projet naboutira pas non plus. Mais Fröbel devient effectivement directeur de lorphelinat de Burgdorf et de son école élémentaire au milieu de 1835. En fait, cette école nouvrira ses portes quen mai 1836, alors que Fröbel repart pour lAllemagne avec sa femme malade. Les plans détudes de lécole élémentaire de Burgdorf ont été rédigés entre 1837 et 1838, cest-à-dire quils sont de la main de Langethal, successeur de Fröbel à la direction de lécole (et de lorphelinat). Trois classes sont prévues, qui doivent accueillir respectivement les enfants âgés de 4 à 6 ans, de 6 à 8 ans et de 8 à 10 ans. Si les enseignements des classes 2 et 3 sont largement conformes aux thèses énoncées dans « De léducation de lhomme », le programme de la classe 1 fait du jeu la base de toute lactivité pédagogique. Ainsi seffectue la transition avec la phase suivante de la vie de Fröbel, qui se concentrera en priorité sur léducation des jeunes enfants par le jeu (voir Lange 1862 I, 1, p. 479-507, 508-520).

Dernières annéesles « dons », les « jardins denfants », les « chants de la mère »

À la fin de 1835, Fröbel rédige un document au titre révélateur, « Erneuung des Lebens fordert das Jahr 1836 » (Lannée 1836 exige un renouveau de la vie), qui débute par ces mots : « Cest lannonce et la proclamation dun nouveau printemps de la vie et de lhumanité qui résonne si clair et si fort à mon oreille par toutes les manifestations de ma propre vie et de la vie des autres. Cest toi, renouveau et rajeunissement de toute vie, qui parles si activement et si clairement à mon esprit à travers toute chose et en toute chose en moi et alentour de moi. Cest le moment tant attendu par lhumanité et quon lui promet depuis si longtemps comme étant lâge dor » (Lange 1863, I, 2, p. 499). Cet âge dor, ce sera celui de la famille redevenue « saine », et bientôt « sainte » famille. Dans les rapports entre parents et enfants et entre frères et sœurs, la famille retrouvera sa santé parce quun climat meilleur sinstaurera : celui du jeu en commun. Echaudé par léchec du projet de Helba, la mise en sommeil de Keilhau et les résultats mitigés obtenus en Suisse, Fröbel semble avoir renoncé aux grandes idées exposées dans « De léducation de lhomme ». Plaçant désormais tous ses espoirs dans la famille, il élabore un modèle dorganisation associative provisoirement affranchi de tout contrôle étatique. Il invente des matériels de jeu pour améliorer le climat pédagogique au sein de la famille (bourgeoise) et il encourage activement la création dassociations parentales dont les membres pourraient se stimuler mutuellement en se transmettant leur expérience en matière de jeu. Quant aux jardins denfants, ils ne constituent nullement la clé de la pensée de Fröbel dans les dernières années de sa vie mais bien plutôt une conséquence quil navait pas souhaitée à lorigine. Son rêve, cétait de transformer la famille pour en faire le point focal de léducation de lêtre humain, de voir appliquer ses méthodes déducation « sphérique » dès la petite enfance pour permettre lavènement dun nouveau « printemps de lhumanité ». Cette éducation « sphérique » des jeunes et des enfants dâge préscolaire devient possible grâce aux matériels de jeu élaborés par Fröbel. Cest ce programme qui donnera naissance par la suite à linstitution du jardin denfants des éducatrices professionnelles (jardinières denfants) soccupent des jeunes enfants en les faisant jouer. Mais cela signifie que les activités déveil par le jeu qui dans lidée de Fröbel, au moins à lorigine, devaient sinscrire dans le cadre familial, sont désormais transférées dans un autre contexte et que lun des points essentiels de sa théorie originale déducation par le jeu se trouve ainsi perdu. Quand Fröbel revient en Allemagne en 1836, il rapporte déjà dans ses bagages certains matériels de jeu, quil appellera des « dons ». En 1837, il ouvre à Bad Blankenburg, en Thuringe, un « établissement pour répondre aux besoins dactivité de lenfance et de la jeunesse », qui constitue une véritable fabrique de jouets. Cest quil fabrique ses premiersdons’, six petites balles faites de brins de laine aux couleurs du spectre et un ensemble de sphères, de cubes et de cylindres de bois. Un troisièmedonsse présente sous forme dun cube constitué de huit cubes assemblés. Fröbel imagine aussi de fabriquer des livres à découper et des matériels pédagogiques à lusage des établissements scolaires, par exemple un cube dauto-apprentissage de la langue ou un cube spatial (mathématique). Chaque face de ce cube « parlant » porte une étiquette fournissant une information sur le cube en tant que volume mathématique, qui renvoie également aux différentes formes du discours. Mais Fröbel abandonnera cette idée car ce type de matériel ne trouvait quune utilisation très restreinte dans les établissements scolaires. Il sagit néanmoins dune étape importante dans sa théorie du jeu, car elle met en évidence larticulation nécessaire entre la pédagogie scolaire et la pédagogie du jardin denfants : de même que lécolier se familiarise avec linformation inscrite sur les faces du cube en le manipulant, lactivité ludique de lenfant dâge préscolaire, par le biais des « dons » et des « occupations », cest-à-dire par la participation active et les jeux de construction et dassemblage, met en lumière la structure, les lois et la nature des objets dans leurs relations avec la subjectivité de lenfant. Lauto-apprentissage occupe donc toujours une place prépondérante dans ces nouveaux matériels de jeu de Fröbel. A travers le jeu, le « don » révèle à lenfant ses propriétés et sa structure. Mais les « dons » et « occupations » pour enfants dâge préscolaire de Fröbel ne se ramènent pas à des matériels éducatifs en soi ; en effet, lélément dauto-apprentissage est complété par des jeux auxquels les adultes participent, aidant lenfant qui joue ou qui construit de leurs suggestions et de leurs explications. Les jeux éducatifs de Fröbel correspondent donc bien au modèle « sphérique » : il sagit de former lenfant non plus par la « science » mais par le moyen dun contact actif avec les formes élémentaires qui mettent en lumière et symbolisent la « généralité » des objets en cause. En mars 1838, Fröbel associe à son établissement pour répondre aux besoins dactivité de lenfance et de la jeunesse - quil avait dabord voulu appeler « linstitution autodidacte » - un « institut de formation de guides denfants » qui souvre en juin 1839. Sa femme Henriette Wilhelmine était morte en mai de la même année. Le 28 juin 1840, le « jardin denfants allemand général » était inauguré à lhôtel de ville de Bad Blankenburg dans le cadre des festivités à la mémoire de Gutenberg. En 1848, Fröbel quitte Keilhau il résidait à nouveau depuis 1844 pour ouvrir à Bad Liebenstein une « institution pour la réalisation de lunité vitale universelle par la formation développementale et éducatrice de lhomme ». Il sagissait dun jardin denfants associé à un internat pour la formation de jardinières denfants. En mai 1850, Fröbel sinstalla dans un château de Marienthal près de Schweina : cest quil se remarie en juin 1851 avec Luise Levin, et quil meurt le 21 juin de lannée suivante. Fröbel sétait enthousiasmé pour la révolution de mars 1848 dont il espérait, au-delà de son impact purement politique, quelle contribuerait à populariser ses jardins denfants. Cest dans cette optique quil organisa en août 1848 un congrès denseignants de lécole élémentaire à Rudolstadt pour discuter des liens pédagogiques entre le jardin denfants et lécole primaire et de la place des matériels de jeu dans le système scolaire. Les participants à la réunion adoptèrent une résolution demandant à lAssemblée nationale de Francfort de généraliser la pratique des jardins denfants dans le cadre du système denseignement allemand unifié. Léchec de la révolution de 1848 ôta à Fröbel tout espoir de faire aboutir sa réforme de lenseignement préscolaire et de transformer les « écoles pour petits enfants » et « garderies » en jardins denfants ou institutions pédagogiques. En août 1851, le gouvernement de la Prusse inquiet des rapports quentretenait Fröbel avec les milieux libres-penseurs et du fait que la religion était abordée dans ses établissements en dehors de tout dogmatisme et de toute orthodoxie décida dinterdire les jardins denfants sur lensemble de son territoire. Fröbel a popularisé de multiples façons sa théorie du jeu mais nen a laissé aucun exposé systématique. Ses premiers textes sur le jeu et les « dons », qui datent de 1837, ont paru dans le « Soontagsblatt » en 1838 et 1840. Cette « feuille dominicale » était la deuxième publication hebdomadaire produite par Fröbel après « Les familles éducatrices » de 1826. En 1838, Fröbel consacre deux opuscules aux deux premiers « dons » de son invention. En 1843, il publie les « Nouvelles et comptes rendus sur le jardin denfants allemand » et en 1844, il expose ses idées sur léducation des petits enfants dans les « Mutter-und Koselieder » (Chants de la mère) et dans une brochure consacrée à son troisième « don ». En 1848, Middendorff rédige, avec la collaboration de Fröbel, un rapport intitulé « Un besoin actuel, les jardins denfants, fondement de lunification de léducation du peuple », à lintention du parlement de Francfort. En 1850, paraît le troisième hebdomadaire publié par Fröbel : « Lhebdomadaire de Friedrich Fröbel, journal unificateur pour tous les amis de léducation ». En 1851 et 1852, il fait paraître sa dernière feuille hebdomadaire, intitulée « Revue périodique sur les efforts de Friedrich Fröbel en faveur dune instruction pour le développement et la formation de lhomme dans la réalisation de lunité vitale universelle ». En 1851, Fröbel publie sous forme de brochure une version élargie de son article sur le troisième « don » paru dans le « Sonntagsblatt » en 1838. Ce sera sa dernière publication importante. La stature internationale de Fröbel repose sur le fait que son jardin denfants, centre pédagogique pour enfants de 3 à 6 ans, se démarque résolument des autres établissements préscolaires de son temps qui, soit étaient de simples garderies, soit dispensaient aux enfants un enseignement scolaire. Fröbel au contraire entend développer les diverses catégories de facultés de lenfant par le jeu, de manière à lui permettre dexercer son propre mode de perception des choses et à satisfaire en même temps à lexigence déducation élémentaire. Lidée originale de Fröbel : éveil des très jeunes enfants par le biais de jeux éducatifs dans le cadre familial, est confrontée après 1840 à lexigence sociale dune prise en charge journalière des jeunes enfants dans des structures daccueil extérieures au foyer. Cest ainsi que le jardin denfants, conçu au départ par Fröbel comme une vitrine les mères pouvaient voir appliquer concrètement ses idées sur les jeux éducatifs est devenu une institution le jeu était organisé de manière systématique. Aux premiers collaborateurs, généralement de sexe masculin, qui devaient populariser lidée du jeu dans le cadre familial succèdent des jardinières denfants qui sont des organisatrices de jeux professionnelles, formées par Fröbel lui-même lors de stages dune durée de six mois. Les jardins denfants du temps de Fröbel, y compris celui quil avait fondé à Blankenburg, comportaient trois axes dactivité. Ils étaient centrés sur le jeu avec les « dons » et « occupations ». A côté, il y avait les « jeux de mouvement » : course, danse, rondes et comptines mimées, le groupe denfants développe des formes de mouvement sans laide de matériel de jeu. Le troisième axe dactivité était la culture des jardinets, qui permettait aux jeunes enfants dassister au développement des plantes, de les voir croître et fleurir et de comprendre comment des soins attentifs leur permettent de mieux sépanouir. Ainsi le jeune enfant découvrait dans le miroir de la nature le spectacle de sa propre croissance. Cependant, les activités du jardin denfants font une place prépondérante aux matériels : objets aussi simples que des balles, une boule, des cubes, des bâtonnets. Fröbel décompose ce système de « jouets » en matériels de diverses formes (solides, surfaces, lignes et points), dont il décrit les relations en séparant les quatre sortes de matériels (analyse) puis en les recombinant (synthèse). Partant de lunité (de la balle) il procède par la description de matériels de plus en plus clairement structurés et distincts pour aboutir aux perles, « points » qui renvoient aux structures sphériques. Tout cela pour mettre en évidence le cosmos et la création par la construction, afin de permettre à lenfant dacquérir par sa propre action, une connaissance intuitive et perceptive des structures élémentaires du réel. Fröbel attachait une grande importance aux objets matériels, quil exploite, en particulier dans ses « dons 3 à 6 » quil appelait des « boîtes de construction ». Le troisième don est un lot de 8 cubes, le quatrième un cube divisé en 8 briques, le cinquième un cube divisé en 21 cubes, et le sixième un cube composé de 18 briques. La combinaison de ces éléments permet dobtenir une variété presque infinie de formes que Fröbel dénommait « formes de la vie » (formes du monde vivant), « formes de la beauté » et « formes de la connaissance » (groupements mathématiques). En 1844, paraît la dernière œuvre majeure de Fröbel, les « Chants de la mère » il expose son projet pédagogique pour les nourrissons et les enfants de 1 à 2 ans encore trop jeunes pour être accueillis au jardin denfants. Dans cet ouvrage, Fröbel reste au plus près de lexpérience quotidienne de lenfant, quil restitue sous forme de scènes (planches illustrées), de jeux de doigts et de comptines. Le vécu quotidien de lenfant est représenté sous la forme physique et immédiatement perceptible du jeu de doigts ou regardé sur les illustrations. La mère joue avec ses doigts et lenfant doit reproduire ses gestes. Ce livre sinscrit dans la lignée du « Livre de la mère » de Pestalozzi, mais Fröbel va au-delà de la méthode cognitive et schématique de celui-ci. Le principe moteur est pour lui lamour maternel. La mère exprime cet amour par le jeu. À lorigine, le petit enfant est un être refermé sur lui-même. Cest à mesure que ses forces (son appareil moteur, ses sens, son intelligence) commencent à se développer quil apprend à connaître son environnement, à le différencier et à le structurer. Peu à peu, grâce à lexpérience quil fait ainsi du monde extérieur, le soi véritable de lenfant se structure et se différencie. Le jeu de doigts dit du « pigeonnier », par exemple, illustre la séparation, léloignement et le retour, qui renvoient aux catégories de lunité et de lopposition. Lillustration montre un enfant qui séchappe des bras de sa mère puis accourt à nouveau vers elle. On y voit aussi un pigeonnier les pigeons entrent et sortent et le schéma du jeu de doigts (mains alternativement ouvertes et fermées). Limage du pigeonnier comme le mouvement des doigts font manifestement écho au double désir de lenfant : sémanciper de sa mère et retourner près delle. De même, limage des nids détourneaux et de mésanges, celles de la maison et de léglise (la maison de Dieu), font écho au thème fondamental de lunité défaite et retrouvée. La comptine et la légende de lillustration sont des commentaires explicites de ce même thème. Texte de la comptine : « Quand jouvre mon pigeonnier/les pigeons senvolent/ils senvolent dans le champ vert/ ils se plaisent tant./Mais ils rentrent à la maison pour se reposer/Alors je referme mon petit pigeonnier ». Et la légende est la suivante : « Lenfant a des sentiments/quil veut montrer/Comme le pigeon qui senvole/les enfants aiment sortir hors de chez eux./Mais comme le pigeon, ils reviennent à la maison./Lenfant ne tarde pas à tourner le regard vers sa maison/ on soccupe de lui/ il peut tresser une guirlande multicolore/avec les choses quil a trouvées./Ces choses séparées quil a trouvées/peuvent être rassemblées par le récit./Ainsi la vie trouve sa tonalité ». (Lange 1866, p. 21).

Linfluence de Fröbel

A la mort de Fröbel en juin 1852, on pouvait penser que lœuvre de sa vie se soldait par un échec. Linterdiction des jardins denfants en Prusse eut dabord pour conséquence dempêcher la diffusion des jeux éducatifs de Fröbel dans le reste de lAllemagne. Si ces méthodes pédagogiques ont fini par simposer dans le monde entier, on le doit dans une large mesure à laction de Bertha von Marenholtz-Bülov (1810-1893) qui - tout comme Diesterweg - se lia damitié avec Fröbel dans les dernières années de sa vie et se fit après sa mort la propagandiste de ses théories sur les jardins denfants sous forme de conférences et dexpositions dans les principaux pays dEurope : Grande- Bretagne, France, Suisse, Belgique, Pays-Bas et Italie. Aux Pays-Bas et en Suisse notamment, on assiste à la formation dun mouvement Fröbel qui détermine lessor des jardins denfants fröbéliens. En Angleterre naît un mouvement fröbélien national autonome, la « Fröbel Society », qui allait devenir par la suite la « National Fröbel Union », animée par Johann et Bertha Ronge, Adele von Portugall, Emilie Michaelis et Eleonore Heewart ; la société publiait des manuels scolaires sur les jeux de Fröbel et créait des centres de formation de jardinières denfants. Aux Etats-Unis la diffusion des idées de Fröbel fut assurée par Elisabeth Peabody, Mathilde Kriege et Maria Kraus- Boelte. Dans les années 80 et 90 le mouvement Fröbel dAmérique du Nord contribuera à lintroduction des jardins denfants au Japon. Principale élève de Marenholtz-Bülow, Henriette Schrader-Breymann (1827-1899) fonda en 1873 la Maison Pestalozzi-Fröbel de Berlin , sinspirant des théories de ces deux pédagogues, elle mit au point sa propre pédagogie du jardin denfants : elle a joué un rôle important dans la diffusion des jardins denfants dans les pays scandinaves. De même, le mouvement Fröbel allemand a largement contribué dans la deuxième moitié du XIXe siècle au développement institutionnel de léducation préscolaire en Pologne, en Bulgarie, en Bohême, en Hongrie et en Russie, mais aussi en Espagne et au Portugal, comme le montrent de récentes études historiques. Le succès international rencontré par le programme pédagogique des jardins denfants de Fröbel sexplique par la nécessité de plus en plus fortement ressentie dune prise en charge pédagogique des enfants dâge préscolaire résultant de lindustrialisation : les concepts de garde denfants ou denseignement sur le modèle scolaire ne correspondaient plus à lesprit du temps. L’« éducation humaine » élémentaire par le jeu que proposait Fröbel, mettant en œuvre des fonctions qui mobilisaient manifestement toutes les forces de lenfant, répondait mieux aux besoins de la société. Sa pédagogie du jardin denfants associait laspect socio-pédagogique de laccueil et léducation élémentaire par le jeu, préparant ainsi lenfant à létape ultérieure de la scolarisation sans lui imposer defforts intellectuels excessifs. Mais le programme des jardins denfants de Fröbel nen reste pas moins redevable aux théories néo-humanistes : son idéal déducateur est de former des êtres humains plutôt que de fabriquer des citoyens « utiles ». Cette conception de la première éducation fondée sur la philosophie de la sphère devait connaître des transformations profondes au sein même du mouvement fröbélien dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Car si Marenholtz-Bülow a contribué par son action à sauver les jardins denfants de Fröbel de loubli, elle les a aussi interprétés en termes polytechnico-fonctionnels et philosophico-culturels pour les adapter à lesprit de lère industrielle. Cest ainsi que le jardin denfants est devenu en fait partie intégrante du système scolaire, fondé sur la reproduction et la légitimation socio-économiques. Marenholtz-Bülow était pourtant parfaitement au fait des fondements de la pédagogie de Fröbel (la philosophie de la sphère) mais elle nen a pas suffisamment tenu compte. La nouvelle conception de léveil par le jeu élaborée par Schrader-Breymann dans les années 1880 à partir des théories de Fröbel et le mouvement fröbélien du début de ce siècle orienté vers la psychologie du développement et la réforme pédagogique ont fait complètement abstraction de ces fondements théoriques du jardin denfants. Désormais, les activités de jardinage, les jeux de mouvement, les matériels de jeu, imaginés par Fröbel deviennent des moyens au service de lobjectif qui consiste en létablissement des relations du monde de la vie et de la pratique quotidienne, par exemple les relations avec la catégorie didactique de l’« objet du mois » de Schrader-Breymann (Cf. Heiland 1982 et Heiland 1992). De nos jours, on continue à associer dans le monde entier, linstitution du jardin denfants au nom de son créateur, mais elle a subi des influences diverses et, depuis leffondrement du mouvement Fröbel en Allemagne, au moins depuis 1945, il sagit davantage dun établissement déveil pédagogique et déducation préscolaire avec des objectifs nettement orientés vers la psychologie de groupe et la pédagogie sociale. Linstitution nest donc plus gouvernée par la pédagogie du jardin denfants originellement conçue par Fröbel. Il nen reste pas moins que ses méthodes déducation élémentaire dans le cadre du jardin denfants, fondées sur le jeu, demeurent à lhonneur dans léducation préscolaire, lon utilise encore aujourdhui ses matériels de jeu, en particulier les « boîtes de construction » ("dons » 3 à 6). La manipulation constructive de ces matériels simples permet la concentration sur lobjet et lacquisition dune expérience diversifiée des propriétés des choses, par des activités en commun de construction et de création de formes qui favorisent également lapprentissage social et répondent ainsi à lexigence d’« unification » de la vie formulée par Fröbel (Heiland 1989, p. 91 et suivantes et 128 et suivantes).

Bibliographies

  • Heiland, H. 1972. Literatur und Trends in der Fröbelforschung. Weinheim. Beltz.
  • Heiland, H. 1990. Bibliographie Friedrich Fröbel. Hildesheim. Olms.

Sources primaires (éditions des écrits de Fröbel)

  • Fröbel, F. 1826. Die Menschenerziehung. Keilhau-Leipzig. Wienbrack.
  • Geppert, L. 1976. Friedrich Fröbels Wirken für den Kanton Bern. Berne Munich, Francke.
  • Gumlich, B. 1936. Friedrich Fröbel. Brief an die Frauen in Keilhau. Weimar. Böhlhaus Nachfolger.
  • Hoffmann, E./Wächter, R. 1986. Friedrich Fröbel. Ausgewählte Schriften. Briefe und Dokumente über Keilhau. Stuttgart. Klett-Cotta.
  • Lange, W. 1862. Friedrich Fröbels gesammelte pädagogische Schriften. Erste Abteilung: Friedrich Fröbel in seiner Erziehung als Mensch und Pädagoge. Bd.1: Aus Fröbels Leben une erstem Streben. Autobiographie und kleinere Schriften. Berlin. Enslin.
  • Lange, W. 1863. Friedrich Fröbels gesammelte pädagogische Schriften. Erste Abteilung: Friedrich Fröbel in seiner Erziehung als Mensch und Pädagoge. Bd.2: Ideen Friedrich Fröbels über die Menschenerziehung und Aufsätze verschiedenen Inhalts. Berlin. Enslin.
  • Lange, W. 1866. Friedrich Fröbel. Mutter- und Koselieder. Berlin. Enslin.
  • Zimmermann, H. 1914. Fröbels kleinere Schriften zur Pädagogik. Leipzig. Koehler.

Sources secondaires

  • Halfter, F. 1931. Friedrich Fröbel. Der Werdegang eines Menschheiterziehers. Halle/S. Niemeyer.
  • Heiland, H. 1982. Fröbel und die Nachwelt. Studien zur Wirkungsgeschichte Friedrich Fröbels. Bad Heilbrunn. Klinkhardt.
  • Heiland, H. 1989. Die Pädagogik Friedrich Fröbels. Hildesheim. Olms.
  • Heiland, H. 1992. Fröbelbewegung und Fröbelforschung. Hildesheim. Olms.
  • Heiland, H. 1993. Die Schulpädagogik Friedrich Fröbels. Hildesheim. Olms.
  • Kuntze, M.A. 1952. Friedrich Fröbel. Sein Weg und sein Werk. 2e éd. Heidelberg. Quelle u. Meyer.

Ressource

Le texte est tiré de Perspectives : revue trimestrielle déducation comparée (Paris, UNESCO : Bureau international déducation), vol. XXIII, n° 3-4, septembre-décembre 1993, p. 481-499. ©UNESCO : Bureau international déducation, 2000


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